Formation Intelligence Economique et Due Diligence L’aversion au risque ou l’étrange darwinisme des marchés africains Innovation : KCG creuse le sillon de la due diligence foncière en Afrique Africa Diligence crée FCV, le Fichier des Clients Voyous

L'Edito de Guy Gweth

Chaque semaine, le président du Centre Africain de Veille et d’Intelligence Economique (CAVIE) vous entraine dans les arcanes de la géoéconomie et de la géostratégie africaines.

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10 questions à Didier JULIENNE, spécialiste des matières premières

Dans cette interview particulièrement dense, Didier JULIENNE analyse les grands bouleversements observés sur les marchés mondiaux des matières premières au cours des 10 dernières années. Stratège, il appelle les États et les acteurs industriels à redéfinir leurs stratégies en conséquence.

PTR : Avec l’essor de la mondialisation dans les années 1990, on a pu croire que l’ouverture des marchés suffirait à répondre aux besoins de matières premières et que les pays développés pouvaient se désintéresser de la question. Or depuis quelques années elle revient au premier plan. S’agit-il d’un simple accident de parcours ou d’une inflexion durable ?

Didier JULIENNE : Dans les années 1990, on évoquait volontiers les « dividendes de la paix » qui devaient suivre l’effondrement du bloc communiste : l’extension de la démocratie éliminerait les conflits, l’ouverture des frontières et des marchés suffirait à assurer l’abondance. Sur le plan théorique, cela se tenait. Mais ce fut une erreur d’appliquer ce paradigme aux ressources naturelles, et ce pour plusieurs raisons.

Tout d’abord les marchés de matières premières, et notamment ceux des métaux et minéraux qui sont ma spécialité, ne sont pas des marchés comme les autres. Ils sont fragmentés, opaques, avec beaucoup de gré à gré, des stocks cachés, une absence fréquente d’informations fiables et chiffrées. Ce ne sont pas les marchés idéaux pour mener un travail de sciences économiques, mais au contraire des ensembles peu lisibles au profane, qu’on apprend à connaître au prix d’une longue expérience et en prenant en compte des facteurs qui ne sont pas seulement économiques, mais aussi politiques, structurels et géostratégiques voire tout simplement humains. La théorie peine à appréhender ces sujets, a fortiori sur des marchés aussi compliqués que ceux des commodities. C’est d’autant plus gênant que les modèles produits par la science économique vont guider les stratégies des firmes et des Etats.

Deuxième raison, les matières premières ne sont pas n’importe quel segment du cycle industriel. L’accès aux ressources naturelles – exploration, exploitation et transformation – précède la fabrication. Si cet accès n’est pas garanti, s’il subit des perturbations, c’est l’ensemble du cycle qui est menacé. Ce n’est pas pour rien que la guerre dite économique en a fait un point focal, un enjeu.

En ayant en tête cette perspective structurelle, il faut enfin faire la part d’une troisième raison qu’il était plus difficile de prévoir et qu’on pourrait considérer comme conjoncturelle, mais qui dure depuis déjà une dizaine d’années : l’irruption d’acteurs financiers en quête de nouveaux espaces. Le duo producteur-consommateur s’est transformé en trio avec l’intrusion des investisseurs, qui gèrent aujourd’hui soixante fois plus de valeurs « matières premières » qu’il y a dix ans. On a ainsi vu se développer des véhicules financiers investissant exclusivement dans les matières stratégiques, ce qui contribue à la hausse des cours et peut détourner certains stocks du circuit d’approvisionnement des industriels.

Spéculation ou pas, l’arrivée de ces nouveaux joueurs impacte la formation des prix, qui ne dépend plus seulement des fondamentaux (offre, demande, stocks et coûts de production) mais se trouve affectée par les comportements des investisseurs. Il ne s’agit pas seulement d’une tendance à la hausse, mais aussi d’une volatilité accrue. Depuis le début du siècle, les variations des cours sont plus amples que par le passé, et pour ne rien arranger l’usage du trading haute fréquence (des transactions financières automatisées réalisées par des algorithmes informatiques) contribue à amplifier ces mouvements. Résultat, les cours jouent au yoyo et certains secteurs souffrent quand les matières dont ils dépendent voient leur prix s’envoler. On pense évidemment aux compagnies aériennes dont les profits fondent comme neige au soleil quand le baril de brut augmente, mais il faudrait citer aussi les constructeurs automobiles impactés par la hausse de l’acier dans les années 2000.

Cela étant, la financiarisation des marchés de commodities n’est qu’une partie de l’histoire. L’essentiel réside dans cette prise de conscience : le fonctionnement de ces marchés ne suffit pas à assurer un approvisionnement stable et à bas prix.

PTR : Si la question de la sécurité des approvisionnements est redevenue d’actualité, les décideurs ont-ils pris la mesure du problème ?

Didier JULIENNE : C’est vrai jusqu’à un certain point chez les industriels, nous y reviendrons. Mais, en Europe notamment, les décideurs politiques et plus largement l’opinion publique restent marqués par une certaine myopie.

Je vais vous donner un exemple. Tout le monde a compris que les cours du pétrole n’allaient pas baisser de sitôt, notamment du fait de la hausse de la consommation dans les pays émergents. Dans ce contexte, les voitures électriques, les éoliennes ou les panneaux solaires nous permettront peut-être de réduire notre dépendance vis-à-vis de l’uranium, du charbon, du pétrole ou du gaz. Mais ces solutions amènent de nouveaux problèmes : le risque existe que nous devenions dépendants du lithium, de l’indium, du gallium, des terres rares, etc.

Ce que nous voyons apparaître aujourd’hui, ce sont de nouvelles dépendances, encore mal comprises, voire pour certaines inconnues. Nous devons apprendre à gérer des situations sur lesquelles des responsables auront peu d’expérience et de visibilité, par exemple envisager d’éventuels chocs de matières minérales stratégiques, différents des chocs pétroliers que nous avons connus dans les années 1970. Pour cela nous devons travailler à mieux comprendre ce qui se passe, à élaborer des représentations plus fines, construire des outils, bref développer des stratégies.

PRT : Ne faut-il pas distinguer les matières qui seraient vitales pour un secteur industriel particulier et celles qui le seraient pour un pays tout entier ?

Didier JULIENNE : Si, mais la vraie distinction se fait entre les matières premières critiques et stratégiques, et elle ne recouvre pas exactement celle que vous suggérez. Soyons précis, car cette distinction a son importance si l’on cherche à dégager ce que pourrait être une intervention publique.

Une matière critique est une ressource pour laquelle les risques industriels liés à un déficit de l’offre sont élevés et pour laquelle il n’y a pas de substitution possible. Une matière sera critique dans une industrie mais pas dans une autre, dans un pays mais pas dans un autre, et cela évolue avec le temps. L’un des risques est de figer le caractère critique sans lui accorder une dynamique temporelle. Par exemple dans la catalyse automobile le critique ce sont le platine, le palladium et le rhodium. Le moteur électrique oubliera cette dépendance pour en ouvrir de nouvelles, notamment dans les métalloïdes et métaux mineurs.

Les matières premières stratégiques s’inscrivent dans la politique d’un État, dans des enjeux de défense nationale : elles mettent en jeu la souveraineté, la capacité d’un pays à assurer ses choix de développement. Mais on peut utiliser ce concept pour des entreprises : seront alors dites stratégiques des matières indispensables aux stratégies de développement, que celles-ci soient choisies ou subies.

Une matière sera stratégique dans un pays, mais pas dans un autre, et cela évolue dans le temps. Par exemple, le minerai de fer ou le charbon, principaux composants de l’acier, sont aujourd’hui stratégiques en Orient parce qu’ils répondent à une politique d’urbanisation, alors qu’en Occident cette même demande a dépassé son zénith. De la même façon, le cuivre perd son caractère stratégique si le pays est équipé en infrastructures de transport électrique. Tout comme il peut redevenir stratégique suite à certains choix de développement : ce sera le cas par exemple en Allemagne, s’il faut construire des lignes à haute tension pour relier les parcs d’éoliennes de la mer du Nord aux industries de la Ruhr.

Vous observerez au passage que le caractère stratégique ne se confond pas avec la rareté. Le fer et le charbon ne sont pas rares. La rareté d’une matière est souvent le résultat inadéquation temporaire entre l’offre et la demande.

Distinguer le stratégique du critique est utile lorsque l’offre est temporairement insuffisante et que des utilisations sans lien entre elles sont rentrées dans une consommation compétitive les unes avec les autres. Mais il arrive que les notions de critique et de stratégique se mélangent lorsque des stratégies (étatique ou industrielle) se heurtent à des problèmes d’approvisionnement. Dans ce cas les acheteurs perdent la main. C’est le producteur de matières premières et non plus l’acheteur qui oriente les flux, soit en fonction de critères de prix, soit en fonction de la doctrine de l’Etat producteur.

PTR : Pourquoi l’offre de métaux critiques ne répond-elle pas immédiatement à la demande ?

Didier JULIENNE : La principale raison est industrielle. Dans les prévisions de production, des raisonnements simplistes comptabilisent les ressources géologiques disponibles dans la croûte terrestre, sans se préoccuper des modèles d’extraction et d’affinage. Or ceux-ci ont leur importance : bien que parfois ces métaux ne soient pas rares, ils sont souvent les coproduits d’autres métaux (dits « majeurs ») et leur production dépend de la dynamique du métal majeur.

Or parfois les mines des métaux majeurs sont insuffisantes, ou en fin de vie, et le renouveau minier n’a pas été préparé : les futurs nouveaux gisements n’ont pas été cherchés, donc pas encore découverts ; et une mine ce sont parfois des années de travail avant de produire. Ainsi les fameuses « terres rares » ne sont pas rares ; simplement, les cycles de l’exploration-production et de la demande industrielle sont actuellement déconnectés l’un de l’autre.

Le recyclage de ces métaux peut certes apparaître comme une alternative pertinente, mais là encore on est obligé de prendre en compte la durée. Une attente de plusieurs décennies peut précéder le recyclage des produits porteurs. En outre, sur ces derniers, les dépôts de matériaux sont parfois si fins, les alliages si complexes ou les teneurs si faibles, que nous ne savons pas encore bien les récupérer.

Tout ceci explique la faible élasticité des marchés.

PTR : Quelles industries consomment ces métaux ?

Didier JULIENNE : Vous touchez là une partie cruciale du problème, car ils sont aujourd’hui demandés par tous, pour tout et en même temps : dans la voiture électrique, les nouveaux modèles d’avions, les diodes électroluminescentes, l’électronique, les téléphones intelligents, les panneaux solaires, les éoliennes, le stockage de l’électricité, les piles à combustible, l’acier, l’optique, le laser, la pétrochimie, etc. On change d’échelle, et de règles du jeu : les consommations sont en compétition les unes avec les autres, les prix s’envolent, la logique économique s’estompe derrière l’orientation des flux par l’Etat producteur. Les solutions classiques comme la réduction des quantités unitaires et la substitution sont certes des issues, mais elles sont hors champ.

L’exemple des aimants permanents composés à base de terres rares illustre bien cet essor de la consommation et les enjeux industriels qui en découlent. Il en fallait quelques grammes dans les ordinateurs, mais à présent ce sont 200 grammes pour un vélo électrique, 1 à 2 kg pour une voiture électrique et près de 200 kg/MW pour une éolienne à entraînement direct.

Il est donc essentiel de sécuriser les approvisionnements, et la stratégie chinoise de réduire les exportations de terres rares apparaît rationnelle dans ce contexte. Elle est d’autant plus pertinente qu’en développant une position de quasi-monopole sur l’industrie des aimants permanents, les Chinois ont en tête de prendre des positions sur l’aval industriel. Ils ont une fenêtre de tir : tôt ou tard, la Chine devra elle-même importer des terres rares, celles qui seront bientôt produites au Canada, en Californie, eu Australie, en Suède. Toute la question est de savoir si, à ce moment, elle aura su utiliser son monopole temporaire sur les ressources pour édifier une filière industrielle complète qui sera elle-même dans une position de monopole de facto.

La question pour les autres pays industrialisés, aujourd’hui, est donc à la fois de retrouver un accès aux ressources, mais de maintenir et développer un savoir-faire industriel dans les filières alimentées par les terres rares. C’est un défi, et il est évident qu’il aurait été moins difficile à relever si l’on s’était préoccupé plus tôt de développer une politique des ressources sur ce segment particulier.

Mais cela supposait de reconnaître qu’on n’est pas dans une pure logique de marchés, mais dans des stratégies d’acteurs, des acteurs intelligents, capables de viser le coup d’après et qui sont engagés dans des rapports de force. Pour anticiper et gérer au mieux l’accès aux ressources, on est donc obligé de prendre en considération les doctrines stratégiques des différents États.

PTR : Est-ce à dire que les entreprises ne sont pas suffisamment armées, et que des politiques publiques sont nécessaires ?

Didier JULIENNE : Oui, ne serait-ce que pour permettre aux acteurs industriels de mieux se concerter et de développer leurs propres stratégies. Les États ou les zones économiques (comme l’Europe) qui ne possèdent pas de doctrine sur les matières premières seront rapidement obligés d’en élaborer une, car leurs industriels ne sont pas confrontés à de simples concurrents, ou à des fournisseurs lambda, mais à des stratégies mises en places et défendues par des États.

Il faut partir d’une analyse globale, en repérant tout d’abord les différences de dynamiques économiques entre pays émergents et pays développés, puis en essayant de comprendre les stratégies des différents acteurs, publics et privés.

Partons des dynamiques économiques. Le tableau est assez facile à lire : la consommation des pays développés en matières premières dites de base, énergies et métaux notamment, est stable, parfois en baisse ; celle des pays en développement, qui utilisent de plus en plus leurs ressources pour leur développement économique, est croissante. Pour les métaux et minéraux stratégiques tous ont une consommation directe ou indirecte en hausse.

Deuxième élément dans ce tableau global, on peut identifier deux vecteurs de souveraineté : puissance des producteurs et influence des consommateurs. Or les deux se conjuguent pour provoquer une inflation des prix. Les deux mondes, pays développés / pays en développement, pays producteurs / pays consommateurs, agitent alors le spectre d’une guerre économique.

Troisième élément, qui vient encore complexifier les relations internationales et les tensions sur les ressources naturelles : le jeu entre alliance et concurrence. Alliance entre consommateurs de matières pour encourager ou financer des productions. Mais concurrence entre ces mêmes acteurs qui s’affrontent commercialement à propos de l’industrialisation de ces ressources.

C’est dans ce contexte que les firmes et les Etats doivent concevoir leur stratégie sur les matières premières.

PTR : Quelles peuvent être les stratégies des États ?

Didier JULIENNE : Naturellement, les pays producteurs, comme l’Australie ou le Canada, encourageront l’investissement dans la production pour maximiser la rente. La question est plus complexe pour les pays consommateurs. Les principaux outils sur lesquels peut s’appuyer la doctrine d’un État sont les alliances entre pays producteurs et pays consommateurs, les stocks nationaux, le développement ou le maintien de sociétés productrices nationales, mais aussi de sociétés de négoce. Mais le premier outil peut être de développer, ou de ressusciter dans le cas de quelques pays d’Europe, une industrie minière et énergétique sur son sol. Sait-on qu’en France, à l’image des hydrocarbures de schiste, nous ignorons l’horizon géologique minéral sous les 100 mètres ?

Dans le domaine des métaux-minéraux et de l’énergie, les pays de l’est asiatique sont en pointe. Le Japon et la Corée cherchent depuis longtemps un approvisionnement stable et la puissance publique travaille main dans la main avec les industriels. La Chine cherche à maintenir un approvisionnement domestique via une centralisation des besoins, une consolidation industrielle et moins de contrebande.

Les États-Unis sont actifs dans les métaux stratégiques : ils cherchent à diversifier leurs approvisionnements, substituer et recycler pour industrialiser. Dans les hydrocarbures, l’apparition du gaz de schiste américain remodèle le monde énergétique : nouveaux flux commerciaux entre les deux côtes de l’océan Pacifique, impact sur les flux en provenance du Golfe Persique et de Russie…

Dans le reste du monde, les Etats ont une doctrine sélectivement active et ils ont tendance à peu anticiper. L’Europe a développé la PAC et elle s’interroge depuis longtemps sur sa dépendance énergétique. Mais elle a pris beaucoup de retard sur les métaux et minéraux.

PTR : Qu’en est-il dans les entreprises ?

Didier JULIENNE : Elles sont souvent à l’image de leur propre pays : en Asie au Japon, en Corée et en Chine les enjeux sont centralisés, les entreprises sont très actives pour identifier les zones de risque et remonter en amont des chaînes de valeur. Ailleurs l’habitude est de faire confiance aux marchés et à leurs intermédiaires, dont les banques. Mais, nous l’avons vu, ce modèle est aujourd’hui en train d’évoluer, et, en attendant les stratégies nationales, nombre de grands acteurs industriels ont défini les matières premières critiques dans leur secteur et ils ont élaboré des solutions en nouant des alliances et des partenariats stratégiques.

On observe ainsi un grand retour de l’intégration verticale, vers l’amont. On peut évoquer le cas des aciéristes Severstal, Novolipetsk, Evraz ou ArcelorMittal, qui ont tous investi dans des mines de fer et de charbon, celui de Posco (ferro-nickel de Nouvelle-Calédonie), celui d’Outokumpu (mines de chrome), mais aussi Vallourec, spécialiste des tubes sans soudure, qui produit désormais son propre minerai de fer et son charbon dans l’Etat du Minas Gerais, au Brésil. Il faudrait citer aussi Alcoa ou Norsk-Hydro qui exploitent des mines de bauxite, les investissements des électriciens russes, chinois et coréens, dans les mines d’uranium, ceux de l’allemand RWE dans une mine de lignite, ceux de Toyota Tsucho dans les terres rares, d’IMC dans le tungstène, etc.

PTR : Les Etats peuvent-ils encourager ce mouvement, voire y participer ?

Didier JULIENNE : L’Allemagne, qui a pris conscience de sa dépendance en métaux critiques, a créé l’an dernier une junior minière exploratrice, constituée par de grands groupes qui ont compris qu’il était essentiel de se concerter et d’agir afin d’éviter que les filières industrielles se heurtent aux pénuries de minéraux après s’être précipitées vers les mêmes solutions techniques sans se préoccuper de l’offre minière. Dans un premier temps, cette junior a pour but de découvrir et réserver de futurs gisements de trois éléments : terres rares, tungstène, mais aussi charbon coke. On peut s’étonner de la présence du charbon dans cette liste, mais elle s’explique dans le cadre de la nouvelle politique énergétique allemande.

La junior allemande se heurtera-t-elle au nationalisme des ressources naturelles des pays qu’elle prospectera ? Cette question, on ne peut l’esquiver depuis que des consommateurs se sont engagés dans une véritable course pour s’assurer un accès aux ressources en Afrique, en Asie centrale, en Australie en Amérique du Sud, et qu’en réaction des producteurs ont souhaité préserver un contrôle sous différentes formes en Amérique du Sud, en Russie, aux Etats-Unis, en Australie… et encore dernièrement en Argentine avec la nationalisation d’YFP.

PTR : Cela nous ramène à la question des partenariats privilégiés entre Etats producteurs et consommateurs, que vous avez évoquée. Comment les concevoir ?

Didier JULIENNE : Les producteurs sont souverains sur un sol ou un sous-sol. Ils exercent de plus en plus des stratégies de puissance et un contrôle plus ou moins resserré de la rente. L’Australie optimise démocratiquement sa fiscalité minière, le Brésil est partiellement engagé dans le capital de ses deux grands producteurs nationaux énergétique et minier (mais moins dans la conduite des opérations, quoique cela évolue depuis peu). La Guinée devrait conserver des participations dans les concessions accordées. La Russie ouvrait récemment son secteur pétrolier aux étrangers. L’exemple des terres rares et de la Chine illustre l’exercice d’une souveraineté qui favorise le développement industriel national et obtiendra des contreparties économiques ou politiques. Dernier exemple du nationalisme des ressources, l’Indonésie : début mars 2012, elle confirmait une loi de 2009 interdisant l’exportation de ressources minières sans transformation locale à partir du 6 mai 2012.

Mais un État ne peut rien faire s’il ne peut s’appuyer sur une filière industrielle puissante. Les entreprises sont la pièce maîtresse de ces stratégies : elles disposent des financements, des connaissances, des structures de filières et des emplois. A ma connaissance, le meilleur exemple d’une stratégie victorieuse et pacifique fut la volonté commune du gouvernement sud-africain et des entreprises minières de platinoïdes de créer localement une filière catalytique automobile destinée à l’exportation.

Les pays consommateurs, de leur côté, sont souverains des filières industrielles et des stratégies d’influence qui y sont associées. Et s’il convient de se défaire de l’imaginaire du « client roi » qui prévalait dans les années 1990, les pays consommateurs conservent des atouts.

Sur cette base, des partenariats sont possibles. En sachant bien qu’à l’avenir, les producteurs de commodities exporteront moins et consommeront davantage. L’Arabie Saoudite, par exemple, gagne des places sur le classement des plus grands consommateurs mondiaux de pétrole. Les besoins locaux, industriels et domestiques, sont tout simplement plus élevés. Mais si les pays producteurs auront tendance à consommer une part croissante de leurs ressources, et je pense bien sûr aux nations africaines en croissance démographique, il en existe aussi, comme la Russie, qui sont en stabilité démographique et avec lesquels l’Europe doit renforcer ses partenariats de long terme.

PTR : Pour les pays consommateurs, les stocks stratégiques vous semblent-ils une option sérieuse ?

Oui et non. Oui au sens où ils peuvent se révéler utiles pour gérer les tensions de très court terme sur les marchés, non au sens où ils ne remplacent pas une politique. La Chine, le Japon, la Corée du Sud, les États-Unis ont ainsi des stocks pour les métaux et minéraux, certains États du Moyen-Orient ou d’Asie en ont pour les denrées alimentaires, les pays membres de l’AIE pour les hydrocarbures…

Mais c’est une solution fragile, et ce pour plusieurs raisons. C’est une proposition temporaire, que l’on ne peut pas mutualiser, nécessitant une mise de fond importante et un dialogue permanent entre administrations et entreprises. Ils sont constitués pour le long terme, mais leurs gestionnaires ont le devoir de naviguer à vue en anticipant un environnement de marché où règnent les investisseurs. Il faut des professionnels expérimentés pour assurer cette gestion.

(Avec PariTech Review)

Spécialiste des matières premières, Didier JULIENNE a débuté sa carrière dans la métallurgie des métaux stratégiques au trading du Comptoir Lyon Alemand Louyot. Il a ensuite évolué dans les directions des groupes Engelhard, leader américain dans la chimie des métaux précieux, puis Norilsk Nickel, leader minier russe. Didier JULIENNE a participé à différents rapports gouvernementaux notamment sur le secret des affaires, et sur la constitution de stocks stratégiques à la demande du CGIET. Auteur de nombreux articles et intervenant au sein de plusieurs écoles et instituts, il siège au conseil scientifique de l’Université de Nice Sophia Antipolis « sécurité économique et management de l’innovation ». Diplômé d’HEC Paris, Didier JULIENNE est également un ancien de l’INHES, de l’IHEDN et du CHEDE.

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