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L'Edito de Guy Gweth

Chaque semaine, le président du Centre Africain de Veille et d’Intelligence Economique (CAVIE) vous entraine dans les arcanes de la géoéconomie et de la géostratégie africaines.

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12 questions à Matthieu PIGASSE, DG délégué chez LAZARD

Le 24 septembre 2012, la banque Lazard a ouvert un département consacré au marché subsaharien. Matthieu Pigasse, son directeur général délégué en France, vice-président pour l’Europe et responsable de cette nouvelle branche, nous explique pourquoi il croit aux « incroyables potentialités » du continent africain.

Alain Faujas: Vous misez sur le futur de l’Afrique. Est-ce le fruit de votre optimisme naturel ou d’un calcul savant ?

Matthieu Pigasse : C’est le fruit de notre expérience. Depuis des décennies, Lazard conseille les gouvernements africains qui veulent obtenir une notation de leur dette, la réduire ou émettre des obligations souveraines. Nous sommes intervenus par exemple au Gabon, au Nigeria, au Congo-Kinshasa, en Mauritanie, en Éthiopie et au Sénégal. Nous y avons acquis la conviction que l’Afrique subsaharienne dispose de potentialités extraordinaires. Car elle accélère. Dans les années 1980, elle enregistrait en moyenne une croissance de 1,9 % par an. Le rythme est passé à 2,3 % dans les années 1990. Depuis l’an 2000, il est monté à 5 %. Aujourd’hui, le continent représente 4 % de la richesse mondiale ; en 2030, il en pèsera 7 %, et 12 % en 2050. Il sera alors plus riche que l’Europe et pèsera les deux tiers des États-Unis et de l’Europe réunis…

Ce phénomène n’est-il pas dû à l’engouement mondial pour les matières premières africaines ?

Non. Les études du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale montrent que les exportations de matières premières expliquent un tiers seulement de cette croissance. D’autres forces positives sont à l’œuvre : la croissance démographique, l’urbanisation, une plus grande stabilité politique, la diminution des principaux conflits, une meilleure gestion de l’économie, les allègements de la dette, la libération des changes, etc.

Sans oublier la rupture technologique que constitue le téléphone mobile, véritable accélérateur du développement, puisqu’il permet de pallier l’absence d’infrastructures, de réaliser des opérations bancaires depuis les villages ou encore d’informer le paysan des fluctuations des prix et de la demande de produits agricoles.

Sans oublier non plus les flux d’investissements croissants, dont 40 % proviennent du continent. Enfin les Africains croient en eux-mêmes ! Ce siècle sera africain.

Constatez-vous un différentiel de croissance entre une Afrique de l’Est dynamique et une Afrique de l’Ouest très pataude ?

Je sens ce différentiel, mais je n’y crois pas. Ou plutôt je distingue la photo et le film. La photo, c’est une Afrique de l’Est aujourd’hui plus tonique – peut-être pour des raisons culturelles, peut-être pour son rapport positif à l’entrepreneuriat -, plus intégrée aussi. Le film, c’est que je suis convaincu du potentiel de l’Ouest à terme et que le panorama des modèles de développement est plus riche que cette opposition manichéenne ne le fait croire.

Je classerais l’Afrique en quatre groupes, qui sont autant de modèles de croissance. Le premier est celui des grands pays comme le Nigeria, le Soudan ou la RD Congo. Leur taille et leur population les vouent à consacrer leurs importantes ressources naturelles au développement de leur marché domestique. Leur modèle de développement est essentiellement endogène.

Le second groupe comprend les pays côtiers. Plus petits, ils doivent se tourner vers l’exportation de leurs matières premières, mais en y incorporant plus de valeur ajoutée. On y trouve la Côte d’Ivoire, le Cameroun ou le Ghana.

Le troisième regroupe les pays enclavés comme le Rwanda ou le Burkina Faso. Ils doivent devenir des plateformes régionales et fournir leurs voisins en produits agricoles ou en services.

Le quatrième est composé de pays peu peuplés, tels le Gabon ou le Congo-Brazzaville. Leur vocation est de se spécialiser sur des niches, de mieux taxer celles-ci et d’y ajouter de la valeur, à l’instar de ce qu’a fait le Botswana avec ses diamants.

Pour résumer, l’Afrique affiche un dynamisme puissant au moment où le reste du monde s’essouffle. Aujourd’hui, l’hebdomadaire The Economist ne pourrait pas refaire sa une de mai 2000, qu’il consacrait à l’Afrique, « Le continent sans espoir » ! À l’échelle des siècles, je vois la parenthèse de la domination européenne se refermer bientôt et un cycle historique de prééminence de l’Asie et de l’Afrique s’ouvrir. Regardez l’Angola, qui s’est porté au secours des banques et des finances de l’État portugais ! Plus incroyable encore, les Portugais font la queue devant le consulat angolais de Lisbonne pour se rendre à Luanda, où la crise n’existe pas. C’est la revanche de l’Histoire.

L’Afrique pourra-t-elle conserver cet élan ?

Oui ! Rien ne l’arrêtera. À condition d’accélérer son intégration régionale, notamment en développant ses infrastructures, qui doivent permettre aux pays voisins de se renforcer mutuellement. Dans le bassin du Congo, j’ai constaté un enclavement incroyable : il n’est plus possible de passer de Kinshasa à Brazzaville après 18 heures, il n’y a plus de bateau et pas de pont !

La corruption n’est-elle pas un handicap rédhibitoire pour le continent ?

C’est une réalité que je ne peux pas mesurer, car nous n’y avons jamais été confrontés. Mais il est vrai que j’ai rencontré des entreprises qui avaient renoncé à investir dans un pays africain parce qu’elles avaient découvert que derrière leurs futurs partenaires locaux se cachaient des hommes du pouvoir. En tout cas, le continent n’a pas le monopole de la corruption et il fait des progrès dans ce domaine, parce que ses populations sont de plus en plus éduquées. La transparence y progresse grâce aux ONG et aux nouvelles technologies. Je crois l’Afrique habitée d’une profonde volonté de se réformer de ce point de vue.

Je soulignerai un autre handicap très présent dans la zone : l’instabilité et l’hétérogénéité des règles juridiques – sur la propriété notamment -, qui perturbent l’activité entrepreneuriale. Il faut y remédier.

Comment considérez-vous les entreprises du continent ?

Je suis impressionné par leur montée en puissance, que j’ai constatée dans la téléphonie – avec le sud-africain MTN -, la finance – le nigérian United Bank for Africa -, le ciment, etc. Leurs patrons sont ouverts, bien formés, et leur marché croît à toute allure grâce à la poussée des classes moyennes. Savez-vous qu’en 2015 l’Afrique subsaharienne comptera 100 millions de personnes disposant d’au moins 3 000 dollars [2 300 euros] de revenus annuels, l’équivalent de la classe moyenne indienne ? Savez-vous que la capitalisation de la Bourse de Lagos a dépassé celle de la Place d’Athènes ?

Un de vos oncles, Jean-Paul Pigasse, est très investi au Congo-Brazzaville. Faites-vous des affaires dans ce pays ?

Non, nous n’avons pas de relations d’affaires dans ce pays, mais rien ne nous l’interdit.

Quel regard portez-vous sur la Françafrique ?

Je ne comprends pas ce que cette expression, qui appartient au passé et qui m’est étrangère, signifie aujourd’hui. Je regrette qu’on l’utilise désormais comme un repoussoir pour empêcher l’Afrique et la France d’avancer ensemble. Le complexe français et la méfiance africaine bloquent le partenariat équilibré, nouveau, reposant sur la confiance et le respect mutuels, dont les deux parties ont besoin. Ce qui laisse le champ libre à d’autres, comme la Chine, moins désintéressée qu’elle ne le prétend, ou les États-Unis.

Que pensez-vous de l’action des fonds vautours qui ont abusé de la dette de pays africains ?

Lazard, qui a été historiquement l’un des créateurs du métier de conseil auprès des gouvernements, n’a jamais été du côté des créanciers des États et s’est toujours tenu aux côtés de ces derniers pour lutter contre les prédateurs. Les fonds vautours sont une menace non seulement pour les États eux-mêmes, mais aussi pour l’ensemble des acteurs de marché en raison de leur comportement de free riders. Il ne faut pas céder au chantage. Face à ces attaques, on peut pratiquer des tactiques défensives ou offensives : protéger les actifs que les fonds tentent de faire saisir, utiliser des outils contractuels comme les clauses d’action collective ou la mise en place de trusts obligataires…

Le continent représente 4% de la richesse mondiale. En 2030, il en pèsera 7%, et 12% en 2050.

Loger les recettes des exportations de pétrole ou de minerais dans des comptes spéciaux des banques centrales n’est-il pas un bon moyen d’éviter la corruption et la gabegie ?

La transparence est un préalable absolu. Une bonne solution consiste à créer un fonds de stabilisation qui engrangera, au vu et au su de tous, des réserves quand les prix du baril ou des minerais exportés excéderont les prévisions budgétaires et qui compensera la chute des recettes quand ces prix seront déprimés, afin de préserver l’équilibre budgétaire et les services publics. La transparence assurée, il faut consacrer cette manne à la croissance. Ce qui veut dire créer des fonds d’investissement et de développement, financés par les rentes des matières premières. Ces dispositifs seront une garantie de stabilité pour les investisseurs étrangers, qui seront plus enclins à apporter leurs capitaux au pays qui les aura mis en place.

Quelles seront les missions de votre département Lazard Afrique ?

Nous créons Lazard Afrique, un département spécialisé sur la zone subsaharienne, avec quinze personnes basées à Paris – au moins dans un premier temps. Nous sommes parmi les tout premiers à le faire. La mission de ce département sera le conseil financier en Afrique pour les entreprises et pour les investisseurs, originaires du continent ou non. Nous ne ferons ni financement ni trading, mais nous accompagnerons les fusions, les acquisitions et les financements d’infrastructures. Nous aiderons à l’émergence de champions africains.

Pour cela, nous nous appuierons sur notre expérience de conseil aux gouvernements en Afrique francophone et anglophone. Nous mettrons à la disposition de nos clients notre réseau implanté dans 27 pays dans le monde et nos équipes sectorielles spécialisées dans les télécoms, les infrastructures, les banques, la distribution ou les matières premières.

Quels sont vos objectifs en termes de volume d’affaires ?

Nous n’avons pas l’habitude de publier de prévisions en la matière. Je constate simplement que l’Afrique a plus que décuplé le nombre de ses fusions-acquisitions en dix ans, soit près de 200 opérations portant sur 21 milliards de dollars l’année dernière. Cette forte croissance confirme notre conviction que c’est là qu’il faut être aujourd’hui.

(Avec J.A.)

 

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