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L'Edito de Guy Gweth

Chaque semaine, le président du Centre Africain de Veille et d’Intelligence Economique (CAVIE) vous entraine dans les arcanes de la géoéconomie et de la géostratégie africaines.

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Intelligence économique en France: l’effet d’optique

Parce que nous partageons une grande partie de ses conclusions, nous reprenons ci-dessous l’analyse d’Eric Denécé (directeur du Centre français de recherche sur le Renseignement) sur ce qu’il appelle « les mirages français de l’intelligence économique ».

Le texte d’Eric Denécé

Nous avons tout lieu de nous réjouir du fait que, depuis plusieurs années, la notion d’intelligence économique soit devenue courante dans les entreprises et l’administration françaises. Toutefois, quinze ans après son apparition, devant les difficultés que cette discipline rencontre à entrer dans les mœurs, quelques constatations s’imposent.

1. La définition française de l’intelligence économique est significativement différente de celle des autres nations. Le monde anglo-saxon parle très clairement de « renseignement compétitif, d’affaires ou d’entreprise » ( Competititve, Business ou Corporate Intelligence ). En revanche, l’acception française a pris, dès l’origine, ses distances avec la notion de renseignement pour privilégier les concepts d’amélioration de la compétitivité et de sécurité économique. Si ces deux idées sont essentielles, il ne s’agit pas stricto sensu de renseignement. Et bien que la veille soit intégrée dans la démarche, le concept français revêt un caractère plutôt défensif. Le décalage n’est pas anodin.

Cette « dérive » française est due à une méfiance viscérale vis-à-vis de ce qui relève du renseignement, métier très négativement connoté dans l’inconscient collectif national.

2. En France, l’intelligence économique a été introduite suite à une initiative étatique et non pas du secteur privé. Pourtant l’intelligence économique concerne les acteurs économiques davantage que les pouvoirs publics, car ce sont eux qui en sont en première ligne de la nouvelle compétition économique mondiale.

C’est en premier lieu le rapport Martre (1994) qui est à l’origine de l’introduction de la discipline. Puis la démarche a été relancée par le rapport Carayon (2002).

Paradoxalement, c’est un domaine dans lequel l’Etat a pleinement joué son rôle. Après la création d’un éphémère Comité pour la compétitivité et la sécurité économique (1995), les pouvoirs publics ont fait un effort remarquable pour sensibiliser les entreprises, avec le soutien des chambres de commerce. L’Etat a directement créé ou encouragé la création de diplômes universitaires et de formations spécialisées.

Mais les acteurs économiques ont été très lents à intégrer cette nouvelle approche du management, notamment parce qu’elle est perçue comme un concept étatique, par son origine, et défensif, par la définition qui en a été donnée. En conséquence, ils ne s’y sont que très marginalement intéressés.

3. L’intelligence économique s’est également développée à travers une démarche d’offre et non de demande. Avec le discours étatique sur la compétitivité et les premières formations mises en place, sont apparus de nombreux experts ou cabinets spécialisés proposant leurs services. Mais comme les acteurs économiques ont été très lents à intégrer cette démarche dans leur développement, le marché est longtemps resté extrêmement étroit et n’a guère généré de chiffre d’affaires. Cela n’a pas permis la consolidation d’une offre nationale solide. Au contraire, la grande majorité des structures nées au milieu des années 1990 avait disparu dix ans plus tard.

4. L’intelligence économique est devenue une discipline de faux-docteurs. En effet, parce qu’elle s’est développée en France en prenant ses distances avec le renseignement – injustement réduit à l’espionnage – cela a conduit à l’apparition de pseudo spécialistes dont les compétences sont pour le moins discutables. De nombreux consultants de toutes origines (conseil en organisation, conduite du changement, communication, gestion de crise, etc.) et des anciens membres des forces de sécurité sans expérience du renseignement (militaires, policiers, etc.), voire des universitaires et des journalistes, en ont fait leur business.

Or, pour prétendre à un minimum de compétence en intelligence économique, il est indispensable de connaître l’entreprise ou le renseignement, et idéalement les deux. Ce n’est pas le cas en France pour 90% de la profession et des experts autoproclamés.

L’incompétence des ces acteurs a nui à la reconnaissance de la discipline, car beaucoup de chefs d’entreprise ayant décidé de « tester » cette approche ont été peu convaincus par les résultats de leurs prestataires… et pour cause : leurs connaissances étant dans le meilleur des cas purement théoriques.

Seules quelques dizaines de personnes dans notre pays peuvent afficher une centaine de vraies missions d’intelligence économique.

5. Pourtant, depuis dix ans, l’intelligence économique est devenue une mode. On en parle énormément, on observe une production très importante de livres, d’articles, de colloques, de formations nettement supérieures à ce qui se fait outre-Atlantique.

Mais ce n’est en réalité qu’un discours idéologique, un poncif oratoire : en parler est indispensable mais exonère de passer à l’action. Le décalage entre le discours et la pratique est considérable.

Cette déformation a un effet pervers sur les jeunes : beaucoup sont attirés par cette discipline qui est très médiatisée. Mais ce n’est qu’un « miroir aux alouettes ». Les nombreux diplômes existant ne mènent à rien, les débouchés étant extrêmement restreints.

6. Si le marché de l’intelligence économique (emploi ou prestations) en France est aussi faible, cela est du à la fois à notre mentalité et à la nature de notre économie. L’absence de culture du risque et d’esprit de conquête, le faible dynamisme de notre économie et le rejet de la notion de rapports de force dans les relations commerciales internationales expliquent cet état de fait. Les missions « stratégiques » ou de longue durée demeurent rares. En conséquence, l’offre nationale ne dépasse guère le niveau de l’artisanat.

En revanche, la discipline connaît un essor important dans le monde anglo-saxon. En effet, les acteurs économiques y disposent d’une vraie culture du renseignement, d’une réelle propension à la prise de risque, nourrie par un esprit de conquête et une volonté d’enrichissement qu’ils assument et qui les rend naturellement agressifs.

Certes, nous pouvons considérer que notre système est plus humaniste, à défaut d’être plus efficace.

Outre-Atlantique et outre-Manche le développement des activités d’intelligence économique va de pair avec des banques entreprenantes, des investisseurs qui prennent des risques et veulent gagner de l’argent, des entreprises sont déterminées à gagner des marchés.

New York et Londres sont d’importantes places financières qui attirent investisseurs et fortunes du monde entier (entreprises, fonds de pension, fonds arabes, finance islamique, investisseurs chinois, oligarques russes, etc.), lesquels en veulent toujours plus. L’intelligence économique est pour eux un instrument indispensable car leur appât du gain, souvent à court terme, ne peut être satisfait sans renseignement, considéré comme un levier de création de valeur. Ils y accordent ainsi une importance primordiale : savoir avant les autres, pour agir avant eux et assurer le succès de leurs opérations.

Dans ces pays, les opérateurs du renseignement d’affaire ne se préoccupent pas de compétitivité, mais y contribuent directement par leur action. Leurs clients leur donnent les moyens de bien faire le job (les contrats se négocient en centaines de milliers, voire en millions de dollars [1]), car leur but est de tirer un avantage concurrentiel des informations demandées. Le retour sur investissement est donc directement mesurable. En conséquence, la demande s’accroît et permet à une offre de qualité de se structurer.

7. C’est une nouvelle preuve que commerce et renseignement vont de pair et qu’un système capitaliste ultra-libéral est plus favorable au développement de l’intelligence économique. Ce n’est guère rassurant, mais c’est un fait. Plus l’économie est compétitive, plus elle a besoin d’information stratégique.

De plus, il importe de comprendre que ce n’est pas l’activité économique dans son ensemble qui « drive » l’intelligence économique. Ce sont d’abord et surtout la finance et les grands groupes mondialisés, présents dans les secteurs les plus concurrentiels. Ce ne sont pas les PME, comme on le croit à tort en France.

8. Le risque que nous courrons est de voir, à terme, notre marché de l’intelligence économique structuré par l’extérieur. Nous en mesurons déjà les prémisses, avec l’arrivée des cabinets anglo-saxons de renseignement sur les marchés français et européens. Ils prennent pied sur le continent après avoir pu se développer sur leur marché intérieur. Ils disposent par ailleurs d’un réseau international de qualité qui leur permet d’offrir à leurs clients une couverture mondiale.

Ainsi pourrait se reproduire un phénomène que nous avons déjà connu avec le conseil en management, en stratégie et l’audit financier. Lorsque les acteurs économiques français se plaignent du « règne » sans partage des cabinets anglo-saxons, ils oublient de considérer que c’est leur faible propension à faire appel à des prestataires extérieurs qui a conduit à la disparition des acteurs nationaux [2].

 


  • [1] Les coûts réels de l’intelligence économique y sont comparables voire supérieurs à ceux des métiers du conseil. Par exemple, la surveillance d’un CEO concurrent peut être facturée jusqu’à 15 000 dollars par jour.
  • [2] Le marché du conseil est environ inférieur de 50% en France et dans les pays latins à ce qu’il est dans le monde anglo-saxon.

 

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