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L'Edito de Guy Gweth

Chaque semaine, le président du Centre Africain de Veille et d’Intelligence Economique (CAVIE) vous entraine dans les arcanes de la géoéconomie et de la géostratégie africaines.

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Le langage des signes des services secrets

Les services secrets[1] sont désormais confrontés à un défi exceptionnel : rester discrets et combattre des ennemis hyper médiatisés, rassurer une opinion publique « sur-informée » et justifier de budgets en croissance exponentielle[2], dans le respect de la démocratie et des droits de l’Homme …

Par Guy Gweth, conseil en intelligence stratégique

« Tu connaitras la vérité et la vérité t’affranchira. » Jean 8:32

Ce passage biblique qui figure à l’entrée principale du quartier général de la Central Intelligence Agency à Langley s’est quelque peu « retourné » contre la communauté du Renseignement au lendemain de la chute du mur de Berlin. Depuis la fin de l’opposition est-ouest, en effet, les services secrets de plusieurs pays (des deux anciens blocs) ont vu leurs archives échouer dans le domaine public. Dans la majorité des cas, ces grands déballages[3] bien calculés par leurs « metteurs en scène » ont suscité une vive émotion[4] au sein des opinions nationales, provoqué la rédaction de nombreux ouvrages[5] et entrainé la production de plusieurs films (remarquablement bien accueillis par la critique et le public) dont La vie des autres[6] ou L’affaire Farewell[7] pour ne citer que quelques uns. Devant la volonté affichée de certains gouvernements[8] de réconcilier leur citoyens avec leurs Renseignements, d’aucuns continuent de se demander s’il n’aurait pas mieux valu garder ces secrets, ad vitam eternam […].

« Vos succès ne sont pas rendus public ; vos échecs sont annoncés à la trompette. »[9]

Progressivement, les meilleurs services secrets sortent de leur réserve, communiquant à leur manière pour des raisons pas toujours identiques d’un service à l’autre. Pour faire passer leurs messages, ils s’appuient aussi bien sur la presse en ligne, écrite et audiovisuelle que sur des ONG, des think-tanks[10], des centres de recherche ou des réseaux sociaux[11]. Évoquant par exemple les liens entre la presse et la « Françafrique », François Xavier Vershave écrivait : « depuis toujours, les responsables des services secrets sont chargés de contrôler étroitement ce qui se passe dans différents pays. Si vous lisez les mémoires de Claude Silberzahn ancien directeur de la DGSE, ou d’Yves Bonnet, ancien directeur de la DST, il y a plusieurs pages où ils nomment leurs amis dans la presse, certains dans le plus célèbre des quotidiens français. Et ils expliquent comment on peut faire ami-ami avec certains journalistes pour faire passer discrètement les thèses de leurs services. Il y a donc une stratégie permanente. » [12] Cette stratégie […] a pris une nouvelle tournure au niveau international avec la divulgation de connaissances stratégiques[13] par le National Council of Intelligence en 2004 aux Etats-Unis.

« La connaissance est la première ligne de défense de tout pays. »[14]

Le soft power étatsunien[15] étant traditionnellement basé, pour une part, sur la production des connaissances, la publication du rapport Mapping the Global Future (analyse propective sur l’état du monde en 2020), a donné une autre image de la CIA, plus studieuse et préoccupée par la situation générale de la planète. « Il est rare qu’un organisme, inséré dans le travail pratique de l’Etat fédéral, se livre, ainsi qu’on va le voir, à un examen en profondeur des grandes tendances du monde de demain », écrit alors Alexandre Adler (en présentation de la version française du rapport)[16], et décide délibérément de le rendre public, pourrait-on ajouter. […] En tout état de cause, la guerre d’influence que mènent les services sur le terrain de la production des connaissances se fait soit directement (comme dans ce cas précis), soit par ricochet (par des auteurs a priori indépendants à l’instar de Gérard de Villiers, auteur des célèbres SAS). En dehors de leurs objectifs stratégiques, leurs travaux ont le mérite, dans certains cas, de propulser au devant de la scène, des acteurs demeurés aussi discrets que les services secrets du Saint-Siège[17] ou de l’Empire du Milieu[18].

« Demain, le mot Guoanbu sera sans doute aussi connu que les initiales ‘KGB’… »[19]

Même si les études n’expliquent pas le succès des services secrets en librairie et au cinéma par l’attrait (semble-t-il croissant) du public pour les théories du complot[20], force est de constater que des dizaines d’ouvrages leur sont consacrés chaque année dans la sphère francophone. Au cours de la décennie écoulée, on est parti de L’encyclopédie des renseignements et des services secrets (Baud 2002)[21] aux réalités et fantasmes des espions (Melnik 2009)[22] en passant par le grand roman de la Company (Littell 2004)[23], la CIA et sa bataille pour le contrôle mental (Denoël 2009)[24], l’histoire des services secrets chinois (Faligot 2008)[25], britanniques (Thomas 2008)[26], allemands (Mueller & Schmidt-Eenboom 2009)[27] et même la description des modes de recrutement des meilleurs services de renseignement extérieur dont le MI-6, la CIA, le Mossad et la DGSE (Denoël 2008) [28]. Ces ouvrages publiés à des desseins divers (recherche, information, désinformation, commerce et/ou influence, etc.) inspirent également l’industrie du cinéma. Steven Spielberg a ainsi puisé dans Vengeancede George Jonas (2004) [29]pour reproduire l’ « Opération colère de Dieu ».

« Colère de Dieu » contre « Septembre noir »

Durant l’été 1972, un événement sans précédent a lieu dans la ville allemande de Münich. Du 5 au 6 septembre, 11 athlètes israéliens participant aux jeux olympiques sont enlevés et exécutés par un groupe palestinien nommé « Septembre noir ». L’attentat est unanimement condamné. Tablant sur l’hyper-médiatisation de ce tragique événement (due aux nombreux journalistes accrédités pour les JO), le Mossad va déployer l’une de ses plus spectaculaires opérations de représailles. « L’intention était de rependre la terreur, de briser la volonté de ceux qui étaient encore en vie, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus un seul », confia plus tard Ehud Olmert.[30] L’opération que Golda Meir baptisa « Colère de Dieu » dura deux ans. Deux ans au cours desquels les coupables de Münich furent méthodiquement traqués, terrorisés et supprimés. « Quelques heures avant qu’une cible ne soit éliminée, sa famille recevait des fleurs accompagnées d’un mot portant toujours les mêmes mots : ‘pour rappeler que nous n’oublions pas et ne pardonnons pas.’ Après chaque exécution du Kidon[31], une annonce paraissait dans les journaux arabophones du Moyen-Orient. Les fleurs, les mots et les annonces étaient envoyés par le LAP, le département de guerre psychologique de l’Institut.» Aujourd’hui encore, les acteurs de cette vendetta ne comprennent pas que Steven Spielberg[32] ait réalisé un film à 65 millions $ sur cet épisode historique […] sans consulter l’Institut.

« Parfois la vie à Langley ressemblait à un film d’espionnage. »[33]

Pour David Kimche, ancien directeur adjoint du Mossad, c’est « une tragédie qu’une personne de la stature de Steven Spielberg ayant réalisé des films extraordinaires ait aujourd’hui basé Münich sur un livre qui n’était qu’un ramassis de contrevérités »[34]. Travaillant depuis plusieurs années sur la problématique de l’influence cinématographique[35], les services étatsuniens ont sensiblement moins de difficultés que leurs collègues israéliens à faire passer leurs idées au cinéma, comme on peut le voir dans Raison d’Etat[36], Secret d’Etat[37] ou des séries telles que FBI Portés disparus.[38]Lorsque des journalistes ont demandé à Philippe Haim pourquoi Secret defense[39] ressemblait à ce point aux films d’espionnage américain, il a été très clair: « le cinéma américain est une source d’inspiration constante. Le nier serait ridicule et je tombe à la renverse par exemple devant un film de Michael Mann. Mais l’une des différences majeures entre le cinéma d’espionnage américain et le film d’espionnage français tient à la relation qu’entretient l’industrie américaine avec le pouvoir politique, chose qui n’existe pas en France. »[40] Normal, les services étatsuniens ont produit plusieurs hommes d’Etats (ex : Georges W. Bush ou Robert Gates), et sont aussi les premiers à avoir compris que les guerres modernes […] sont avant tout des guerres de représentations.

« Que peuvent les réalités contre les représentations ? »[41]

Dans les guerres asymétriques qu’ils livrent aux Etats de droit, le terrorisme moderne et le crime organisé se mettent littéralement en scène devant l’opinion publique (identifiée comme maillon faible des dispositifs nationaux de sécurité). Depuis les attentats spectaculaires du 11 septembre 2001 (suivis presqu’en direct par des millions de téléspectateurs à travers le monde), les citoyens de tout pays ont de plus en plus l’impression que les terroristes sont tapis derrière leurs écrans d’ordinateurs, de télévisions et de cinéma ; et que n’importe quel chef terroriste peut s’inviter au journal télévisé de 20h quand il le souhaite. Comme l’écrit très justement Jacques Baud, « la lutte contre les terrorismes, contre la criminalité organisée et contre les trafics de toutes sortes est un nouveau défi pour les services de renseignement dont le champ d’action est de plus en plus proche de ‘l’honnête citoyen’. »[42] D’où l’idée de certains commandos de s’identifier en paroles, en pensées et en actions à l’ennemi, jusqu’à sa neutralisation finale.

« Pensez comme la cible, et ne cessez de vous identifier à elle jusqu’au moment… »[43]

Face à un tel défi, l’emballement diplomatique qui s’est emparé de certaines chancelleries occidentales depuis la découverte des faux passeports de Dubaï[44] fait l’effet d’un séisme dans un verre d’eau. Pas un seul gouvernement n’ignore que tout service secret qui « se respecte » a ses poissons de grands fonds[45], des sections dédiées à la confection de vrais-faux documents (passeports, titres de séjours, permis de conduire, numéro de sécurité sociale, contrats d’assurance, relevés bancaires, immatriculations d’entreprises, cartes grises, cartes de visite, ordonnances médicales, coupures de presse et autres pages Web… etc.) La branche armée du Hamas ayant juré de venger l’exécution de Dubaï, il faudra regarder si sa vengeance égale le buzz publicitaire suscité par les images des présumés Kidonim agissant à visage découvert […].

A l’arrivée, notre problématique de départ reste entière : comment les services secrets vont-il pouvoir rester secrets tout en combattant des ennemis qui se donnent en spectacle dans les médias ? Comment vont-ils rassurer une opinion publique sur-informée et justifier de budgets (colossaux mais jamais suffisants), dans le respect de la démocratie et des droits humains ?


[1] Pour une bonne présentation générale, lire Eric Denécé, Les Services secrets, Epa Editions, Paris, Mars 2008.

[2] Le budget cumulé des 16 branches de la communauté du renseignement américain par exemple était de 43,5 milliards de dollars en 2007, de 47, 5 milliards de dollars en 2008 et de 49,8 milliards de dollars en 2009.

[3] A titre d’exemple, le « CIA Declassification Center » a, depuis 1995, déclassifié environ 27 millions de pages relatives aux activités de lAgence. L’ensemble de ces documents est gratuitement ouvert aux chercheurs dans les locaux du National Archives (NARA) situés au College Park, dans l’Etat du Maryland, Etats-Unis.

[4] C’est dans cette perspective dramatique que Henry Kissinger déclarait déjà le 4 janvier 1975 : « toutes ces histoires ne sont que la partie visible de l’iceberg. Si elles sortent, le sang va couler. »

[5]Lire par exemple Gordon Thomas, Les armes secrètes de la CIA : tortures, manipulations et armes chimiques, Point, Paris, Septembre 2007.

[6] Long métrage de 2h17, La vie des autres, réalisé par Florian H. von Donnersmarck, a été produit en 2006.

[7] Long métrage d’1h 45, L’affaire Farewell, réalisé par Christian Caron, a été produit en 2008.

[8] C’est le cas du Conseil Suprême de Défense de Roumanie qui a décidé dès 2005 de transférer les archives du Pacte de Varsovie ainsi que 1,3 millions de dossiers d’informateurs aux archives de l’Etat. L’objectif du président Traian Basescu était de montrer que les services spéciaux n’avaient plus vocation à surveiller les citoyens roumains, mais à les «défendre du terrorisme, du trafic clandestin de drogues, des risques asymétriques, de la criminalité transfrontalière.»

[9] John Kennedy, propos tenus en 1961 lors du discours inaugural des quartiers généraux de la CIA à Langley, Virginie, à 40 km de Washington D.C..

[10] Lire l’article de François Huyghe Bernard, « Think tanks et influence, Pouvoir des idées et idées de pouvoir », http://www.huyghe.fr/actu_190.htm, 20.07.2009.

[11] Pour les services extérieurs étatsuniens, lire : « CIA Gets in Your Face(Book) », Wired, 24 janvier 2007. Pour la Grande-Bretagne: « MI6 seeks recruits on Facebook », The Guardian, 29 septembre 2008. Pour la Belgique, lire : « La sûreté recrute ses espions sur Facebook », RTBF, 07 août 2009 ; pour ne citer que quelques exemples.

[12]Déclaration faite par François-Xavier Verschave, alors Président de l’association « Survie » lors d’une conférence donnée le 18 janvier 2001 sur le thème : « Françafrique : les médias complice ? »

[13] Traduit de l’américain par Johan-Frédérik Hel Guedj, Mapping the Global Future (document non classifié) a été présenté en français par Alexandre Adler sous le titre : « Le rapport de la CIA : comment sera le monde en 2020 ?», Robert Laffont, Paris, Septembre 2005.

[14] Gordon Thomas, Histoire secrète du Mossad de 1951 à nos jours, Points, Paris, Janvier 2007. Page 633.

[15] Joseph Nye, Soft Power: The Means to Success in World Politics, PublicAffairs, Cambridge, Mars 2005, 208 p.

[16] Alexandre Adler, Op. Cit.

[17] Eric Frattini, Histoire des services secrets du Vatican, Flammarion, Paris, Septembre 2006.

[18] Voir Roger Faligot, Les services secrets chinois : de Mao aux JO, Nouveau Monde Editions, Paris, Février 2008.

[19] Op. Cit., page 563.

[20] Lire Véronique Campion-Vincent, La société parano. Théories du complot, menaces et incertitudes, Payot, Paris, 2005, 233p.

[21] Jacques Baud, Encyclopédie du renseignement et des services secrets, Charles Lavauzelle, Le Prouet, Novembre 2002.

[22] Constantin Melnik, Les espions : réalités et fantasmes, Marketing Ellipses, Paris, Mai 2009.

[23] Robert Littell, La Compagnie : le grand roman de la CIA, Seuil, Paris, Mai 2004.

[24] Yvonnick Denoël, Le livre noir de la CIA, J’ai lu, Paris, Juillet 2009.

[25] Op. Cit.

[26] Gordon Thomas, Histoire des services secrets britanniques, Nouveau Monde Editions, Paris, Septembre 2008.

[27] Michael Mueller & Erich Schmidt-Eenboom, Histoire des services secrets allemands, Nouveau Monde Editions, Paris, Octobre 2009.

[28] Yvonnick Denoël, Comment devient-on espion ?, Nouveau Monde Editions, Paris, Mai 2009.

[29] George Jonas, Vengeance: The true Story of an Isareli Counter-terrorist Team, Simon & Schuster, New York, Novembre 2005, 416p. Existe aussi en français: Vengeance, chez Robert Laffont, Paris, Janvier 2006. 425p.

[30] Propos d’Ehoud Barak recueillis par Gordon Thomas et retranscrits dans Mossad : les nouveaux défis, Op. Cit., p. 232.

[31] Ce terme hébreu signifiant «baïonnette» désigne l’unité d’élite du Mossad chargée des exécutions physiques.

[32] Pour en savoir plus, lire : Biography for Steven Spielberg, http://www.imdb.com/name/nm0000229/bio.

[33] George Tenet, At the Center of the Storm: My Years at the CIA, HarperCollins, avril 2007. Tenet a dirigé la CIA pendant sept ans, de 1997 à 2004.

[34] L’histoire secrète du Mossad, Op. Cit. Page 236.

[35] Guy Gweth, « 007 est-il un sujet de guerre psychologique ? », http://gwethguy.wordpress.com, 07.11. 2008.

[36] Long métrage de 2h 47 minutes, « Raison d’Etat », du réalisateur Robert de Niro », est paru en 2006.

[37] Long métrage d’1h 36, Secret d’Etat, du réalisateur Mariek Kanievska, est paru en 2004.

[38] Crée par Hank Steinberg et diffusé depuis septembre 2002 aux Etats-Unis, « FBI Portés disparus » est une production de Jerry Bruckheimer Television en association avec CBS Productions et Warner Bros.

[39] Long métrage d’1h 40, « Secret Défense », du réalisateur Philippe Haim, est paru le 10 décembre 2008.

[40] http://www.allocine.fr/film/anecdote_gen_cfilm=126892.html

[41] Régis Debray, Un candide en Terre sainte, Gallimard, Paris, 2008, page 149.

[42]Jacques Baud, Encyclopédie du renseignement et des services secrets, Charles Lavauzelle, Le Prouet, Novembre 2002.

[43] Propos de Meir Amit cités dans L’Histoire secrète du Mossad, P. 162. Amit dirigea le Mossad pendant cinq ans, de 1963 à 1968.

[44] En référence aux documents utilisés par les membres du commando ayant supprimé Mahmoud al Mabhouh, cadre du Hamas, le 20 janvier 2010 à Dubaï.

[45] Expression désignant les opérationnels illégaux infiltrés dans les communautés chinoises d’outre-mer.

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2 Commentaires

  1. smabtp dit :

    un superbe article !

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