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L'Edito de Guy Gweth

Pour Vous, tous les 7 jours, je montre comment la surveillance et le décryptage des échiquiers impactent la compétitivité des Etats, des entreprises et des ONG. Découvrez l'éditorial de cette semaine...

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L’édito de Guy Gweth

Shell au Nigeria : une blessure vieille de 50 ans

En 2008, des milliers de barils de pétrole exploités par Shell se sont déversés à Bodo et ravagé l’écosystème du delta du Niger. Le 13/11/14, la filiale de l’anglo-néerlandais au Nigeria a confirmé que la pollution causée par les fuites de 2008 avait été plus grave que prévu. Pourtant… un rapport du PNUE paru fin 2010 avait conclu que 90% des 9 à 13 millions de barils qui polluent le delta du Niger depuis 1960 étaient le fait des populations locales. D’après l’agence onusienne, seuls 10% étaient directement imputables aux industriels qui exploitent le pétrole nigérian.

Commandée en 2007 par le gouvernement fédéral d’Abuja, l’étude avait été réalisée par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) et financée en grande partie par Shell Petroleum Development Company, filiale de Royal Dutch Shell… Principal exploitant du sol nigérian, la compagnie anglo-néerlandaise verse près de 50% des recettes annuelles engrangées par l’Etat nigérian. Avant la publication du rapport du PNUE en décembre 2010, l’essentiel des conclusions avait été dévoilé dans la presse britannique (le 22 août), provoquant la stupéfaction de nombreux analystes. Pour Nnimmo Bassey, responsable de l’ONG Les Amis de la Terre, « les experts onusiens financés par Shell n’avaient d’autres choix que de satisfaire leur client… » Face à la controverse, Mike Cowing, coordinateur de l’enquête querellée, avait déclaré « le PNUE n’est pas chargé d’attribuer les responsabilités des nombreuses marées noires qui se produisent dans l’Ogoniland. Nous nous appuyons sur la science » avant de préciser plus tard que le rapport du PNUE s’appuyait sur des données fournies par le ministère de l’environnement et du département des ressources pétrolières du Nigeria…

Un pavé dans la marre pétrolière

Jusqu’au milieu de la décennie 90, Shell Nigeria endossait la responsabilité de la majorité des fuites d’or noir dans le pays, les justifiant essentiellement par la corrosion progressive de ses installations. Peu à peu, cette posture a été « corrigée » pour finalement s’inverser de manière radicale. En 2007 déjà, Shell attribuait 70 % des fuites de pétrole à des « actes de sabotage réalisés pour des raisons politiques ou économiques. » Deux ans plus tard, Rainer Winzenried, porte-parole du géant anglo-néerlandais, déclarait que « 85% des fuites de pétrole étaient dues à des actes de vandalisme », des chiffres contestés en 2009 par Amnesty international. L’ONG avait même poussé le bouchon de sa condamnation: « les populations vivant dans le delta du Niger ont vu leurs droits humains sapés par des compagnies pétrolières auxquelles leur gouvernement ne peut pas – ou ne veut pas – demander des comptes. » En attribuant 10% de la pollution aux multinationales et 90% aux populations locales, le rapport du PNUE, à contre-courant de toutes les enquêtes consacrées au delta du Niger, avait jeté un pavé dans la marre et interrogé, une nouvelle fois, l’indépendance des experts du système des Nations Unies.

En 1936, Shell représentait l’espoir

A son arrivée au Nigeria en 1936, Shell représentait l’espoir d’un développement rapide de la région. A l’époque, on rêvait d’industrie et de buildings. Mais rien ne s’est passé comme prévu. Frappées par le chômage, affamées par la pollution de la faune et de la flore, les populations (aux prises avec l’air contaminé) vont connaître une flambée de malades respiratoires et cutanées. Face aux revendications de l’ethnie minoritaire Ogoni pour une meilleure répartition des revenus de la manne pétrolière, les multinationales préfèrent s’allier au gouvernement fédéral pour mater les mouvements de contestation locaux. Avec la mise à mort de l’écrivain Ken Saro-Wiwa et de huit autres militants Ogonis en 1995 (Shell a dû verser 15,5 millions USD aux représentants des familles des victimes pour éviter un procès devant la justice américaine), le groupe anglo-néerlandais est devenu l’ennemi public n°1 des populations du delta du Niger. Depuis, des groupes d’auto-défense et des milices armées ont vu le jour qui prennent en otage les employés des groupes pétroliers ou les installations offshore, pompent les hydrocarbures dans les oléoducs (malgré les dangers des opérations) et font sauter des pipelines pour se faire entendre du gouvernement central et des industriels du pétrole. C’est ainsi que l’explosion du Trans Escravos a, par exemple, causé la perte de près de 70.000 barils de brut en mars 2009.

Près d’un milliard de dollars en 50 ans

Peuplé de 32 millions d’âmes, le delta du Niger qui s’étale sur une superficie de 70 000 km² représente l’un des dix principaux écosystèmes marins de zone côtière humide au monde. A lui seul, il représente 75% des ressources pétrolières du Nigeria. Au cours des 50 dernières années, l’or noir y a généré près d’un milliard de dollars, d’après Knowdys Database, attisant toutes les convoitises. Cette région, je le rappelle, est le lieu de naissance de l’action humanitaire telle qu’on la connaît aujourd’hui. Tout a débuté à la fin des années 60 avec « SOS Biafra », le plus important programme d’urgence après la Grande Guerre. C’est d’ici que partent le sans-frontiérisme, l’ingérence humanitaire, la militarisation des parties belligérantes par ONG interposées et l’hyper médiatisation des situations d’urgence. Les mille jours de combats qui opposèrent les sécessionnistes biafrais au gouvernement central nigérian (de mai 1967 à janvier 1970) firent des centaines de milliers de morts, plus de trois millions de déplacés, et se soldèrent par la signature de nouveaux contrats d’exploitation pétrolière…

En 2011, Shell avait reconnu sa responsabilité dans les fuites de pétrole, tout en minimisant l’ampleur et l’impact des déversements (avec l’aide des experts du PNUE). Depuis, 15 000 habitants de Bodo ont porté plainte contre le groupe anglo-néerlandais. Shell au Nigeria: la blessure se fermera-t-elle un jour? A suivre…

Guy Gweth

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LinkedIn : http://fr.linkedin.com/pub/guy-gweth/75/1ab/209