Innovation : KCG creuse le sillon de la due diligence foncière en Afrique Le Renseignement criminel au profit de l’économie africaine Africa Diligence crée FCV, le Fichier des Clients Voyous Et ces diplômés africains qui se cassent la gueule en rentrant

L'Edito de Guy Gweth

Chaque semaine, le président du Centre Africain de Veille et d’Intelligence Economique (CAVIE) vous entraine dans les arcanes de la géoéconomie et de la géostratégie africaines.

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Les leçons sud-africaines de Tariq RAMADAN

[Africa Diligence] L’Afrique du Sud ne laisse jamais personne indifférent. Son histoire, sa population, ses paysages, ses cultures, tout y parle au visiteur, à l’étudiant, à l’ami de l’Afrique. Des mémoires mêlées, des horizons politiques indécis et un destin particulier qui fait de ce pays un symbole, un espoir, où se terrent quelques doutes également.

Le système de l’apartheid institutionnalisé depuis 1948 – mais qui représentait la traduction légale des traitements discriminatoires bien plus anciens – fut l’expression de la honte dans la conscience humaine contemporaine. Il régulait et stipulait la différence des « races », des couleurs, des statuts humains et des pays dits démocratiques, des multinationales du monde libre et des banques qui acceptaient de soutenir et de traiter avec un tel régime. Une honte normalisée, légalisée. Nous étions des centaines de milliers à nous mobiliser et à soutenir depuis l’étranger, la lutte légitime de l’ANC contre le gouvernement raciste jusqu’au début des négociations et à la libération de Nelson Mandela en 1990. Un symbole, une victoire. Ce dernier devient Président en 1994 et les lois de l’apartheid tombent une à une : l’Afrique du Sud se libère enfin. Il y a 18 ans, déjà, et tout a changé. Pour autant, en 2012, cette Afrique du Sud de tous les symboles est-elle vraiment libérée ?

Il y a mille leçons à tirer de cette récente expérience historique, et à plusieurs niveaux. Sur le plan de la lutte contre les discriminations, la route est longue encore. L’apartheid est mort mais le racisme reste bien vivant. Comme me le disait un activiste à proximité de Soweto, « la lutte des Noirs – et pauvres – est loin d’être finie ». La politique urbaine et la répartition géographique, la marche de l’emploi, le système scolaire (à la limite de l’implosion) confirment et renforcent les injustices sociales : l’Afrique du Sud peine à trouver les chemins de sa révolution et le pays dit de l’arc-en-ciel culturel réserve son soleil aux classes aisées. Les couleurs de cet arc-en-ciel ne se mélangent pas de surcroît, les élites bourgeoises (blanches, noires ou indiennes) connaissent une ségrégation de fait : on est riche entre soi… et pauvres et marginalisés entre soi, de la même façon. Troublant.

Ce pays où s’étaient unies les forces de tous horizons contre le régime inique de l’apartheid voit aujourd’hui apparaître des enfermements religieux, culturels et sociaux de plus en plus prononcés. Sortis des ghettos physiques, on voit poindre des ghettos intellectuels et psychologiques qui ne promettent rien de bon. Le phénomène touche toutes les catégories de la population. Il est notamment curieux, et triste, de voir par exemple les sud-africains musulmans, dont certains furent au premier rang de la lutte pour la liberté (pas tous, car des leaders musulmans ont malheureusement soutenu le régime de l’apartheid), se poser des questions quant à leur identité de Sud-africains. Pendant des années, ils se sont sentis très majoritairement de cette nation, de ce destin commun avec la lutte contre l’injustice et la répression, et voilà qu’en temps de relative paix sociale et de démocratisation, ils s’auto-isolent, se renferment et développent même un discours victimaire associé à une interprétation de l’islam de plus en plus littéraliste. La nouvelle liberté a nourri la peur et ébranlé la confiance en soi, en ses valeurs, en son appartenance. Troublant et révélateur encore : l’Afrique du Sud, dans toutes ses composantes culturelles et religieuses, vit une crise d’identité profonde. Sous la répression, on y savait « contre qui » on se définissait ; avec la liberté, on peine à déterminer, « pour soi », ce qui nous définit et nous lie. La crise d’identité est bien le mal du siècle des sociétés libres et plurielles.

Reste la corruption qu’il faudra regarder en face. Du sommet de l’Etat jusqu’au citoyen ordinaire, l’Afrique du Sud est gangrenée par la corruption, l’absence de transparence et les pratiques les plus douteuses. L’état de la vie politique, et des transactions économiques, est plus que perturbant : ce qui avait été la particularité de la présidence de Nelson Mandela, par son seul prestige personnel, historique et symbolique, semble avoir déserté les arcanes des pouvoirs politiques et financiers. Certains tirent profit de leur passé de résistants et d’activistes pour s’enrichir ; d’autres exploitent et maltraitent avec la noble justification d’avoir été exploités dans le passé ; d’autres enfin ne connaissent plus la définition de l’éthique, ni ne près ni de loin. Les victimes d’hier ne sont pas toujours nobles, aujourd’hui, en situation de pouvoir.

Les leçons de l’Histoire. Il faut du temps pour libérer un pays, vivre une triple révolution politique, intellectuelle et psychologique. L’Afrique du Sud est un extraordinaire exemple sur le continent, comme d’un point de vue international. Son potentiel est immense et les Sud-Africains eux-mêmes ne sont pas toujours conscients du caractère exceptionnel de leur destinée et du formidable pouvoir symbolique de leur Nation. A tous les opprimés, ils ont rappelé qu’il ne fallait jamais désespérer et que la lutte pour la justice et la liberté, contre toutes apparences, finit par terrasser les plus puissants. Un message que les Palestiniens, vivant sous un régime d’apartheid plus retors et plus cruel aujourd’hui, ont entendu avec force et détermination, en sachant qu’ils auront un jour ou l’autre raison de leurs oppresseurs. Les femmes sud-africaines sont partout présentes, avec un dynamisme dont le pays a et aura grand besoin. Elles sont l’espérance que le pays se réconciliera avec ses idéaux de liberté, de justice et d’égalité. Présentes dans les écoles (jusqu’aux universités), les structures sociales et les médias – et de plus en plus sur le marché de l’emploi, elles sont désormais incontournables et participent, au premier chef, à la reconstruction lente de l’Afrique du Sud. Une leçon à retenir pour tous les pays du Moyen-Orient où les masses se sont mobilisées pour leur dignité, leur liberté et la justice.

L’Afrique du Sud reste un pays riche, de promesses et de potentiels économiques. Sa position politique et géostratégique sur la scène internationale est des plus importantes : la volonté du gouvernement de se démarquer des diktats du Nord et de devenir une force centrale du « Sud Global » est à saluer. Les nouvelles relations Sud-Sud et le déplacement du centre de gravité de l’économie mondiale vers la Chine et l’Inde – sans oublier le Brésil, le Venezuela, l’Indonésie ou la Malaisie – offre à l’Afrique du Sud un rôle de première importance dans le nouveau monde multipolaire. La route est longue et les défis nombreux mais la transition est à ce prix. L’icône Mandela partira bientôt et il restera l’Afrique du Sud loin des symboles, face à ses réalités. La lutte pour la justice et la liberté n’est effectivement pas finie, et si tout est possible, rien n’est encore gagné.

Intellectuel suisse d’origine égyptienne, Tariq RAMADAN est professeur et chercheur à l’université d’Oxford, à la Qatar Foundation et à l’université de Doshisha au Japon notamment. Expert-consultant auprès de plusieurs commissions attachées au Parlement européen à Bruxelles, il participe à divers groupes de travail internationaux se rapportant à l’islam, à l’éthique ainsi qu’au dialogue interculturel (Deutshes Orient-Institut, British Council, etc.). Depuis janvier 2012, Tariq RAMADAN est le directeur du Centre de Recherche sur la Législation Islamique et l’Éthique au Qatar. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont Les musulmans dans la laïcité, paru en 1994.

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