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L'Edito de Guy Gweth

Chaque semaine, le président du Centre Africain de Veille et d’Intelligence Economique (CAVIE) vous entraine dans les arcanes de la géoéconomie et de la géostratégie africaines.

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Sous la burqa de la finance islamique

La crise financière et morale qui traverse la planète a remis la finance islamique sur le devant de la scène. Avec un marché estimé à 1.300 milliards $ en 2020 et un argumentaire de vente fondé sur la responsabilité éthique, l’offre islamique interroge autant qu’elle séduit.

Par  Guy Gweth

La finance islamique représente actuellement un peu plus de 800 milliards de dollars. Bien que basée sur les principes de la loi islamique, elle n’est pas qu’une affaire de musulmans. D’ailleurs pour faire de Paris la deuxième place européenne de la finance islamique après la City, Bercy s’est battu pour supprimer l’impôt de bourse, créer un nouveau compartiment dédié aux Sukuk[1] au sein d’Euronext, et simplifier les règles du jeu. Pour Carlos Ghosn, « tout cela plaide pour que Paris se développe comme un nouvel acteur du financement islamique, avec la mise en place d’instruments financiers (…) facilement utilisables par les directions financières et juridiques des entreprises basées en Europe.» [2]

En Afrique, le taux de pénétration de la finance islamique est assez faible au vu de ses  412 millions de musulmans. Une quarantaine de banques à peine gérait près de 20 milliards $ à la fin du premier semestre 2009. Loin devant le Maroc, la Tunisie et la Libye, le Soudan fait figure de leader avec plus de 20 banques dans le nord du pays et 10 milliards d’actifs régis par les principes du Coran. L’Afrique subsaharienne qui a toujours été très active au sein de la Banque islamique de développement se dépêche lentement.

A l’attention de ceux qui voient dans les déboires actuels de l’émirat de Dubaï la preuve que la finance islamique n’est pas infaillible, Gilles Saint Marc, avocat chez Gide Loyrette Nouel, déclarait récemment que « la crise actuelle de Dubaï n’est pas la crise de la finance islamique (mais) l’explosion d’une bulle spéculative née d’un sur-endettement de l’émirat et d’un sur-dimensionnement des infrastructures, dans une conjoncture mondiale déprimée. » Malgré ces assurances, l’inquiétude demeure chez quelques analystes.

La BCCI ou le précédent qui inquiète

Les experts qui situent les débuts de la finance islamique dans la décennie 70-80 manquent curieusement de disserter sur la Bank of Credit and Commerce International (BCCI), celle par qui arriva l’un des plus grands scandales financiers de l’histoire. Fondée au Pakistan par l’homme d’affaires Haghan Hasan Abedi, la BCCI est apparue dès 1972 comme « la première banque islamique internationale » […] Au moment où elle fermait ses portes en 1991, le groupe BCCI disposait de 400 filiales dans près de 75 pays dans le monde.

Dès sa création, la BCCI réussit le tour de force d’attirer dans son capital plusieurs princes arabes dont l’émir d’Abu Dhabi et de hauts dignitaires tels que l’ancien chef des services secrets saoudiens, Kamal Adham. A côté des fonds arabes qui se révèleront, plus tard, être des prêts déguisés, Bank of America achète 25% des parts pour accroitre sa présence au Moyen- Orient […] alors que la BCCI n’est adossée à aucune banque centrale susceptible de couvrir ses éventuelles défaillances ![3]

Les compromissions de la BCCI commencent véritablement au moment où, pour éviter la faillite, la banque doit absolument attirer des liquidités. Compte non tenu de leur provenance. Après une prise de participation de 20% dans l’International Bank of Yemen dont l’un des actionnaires majoritaires n’est autre Khalid Bin Mahfouz[4], la BCCI se rapproche d’entités au profil singulier. On y retrouve par exemple la Central Intelligence Agency  qui s’appuie sur la banque pour financer la guérilla des Contras au Nicaragua ou encore le Cartel de Medellin qui mènera la Drug Enforcement Administration à s’intéresser à ses activités dès 1988 […]

Lorsqu’au matin du 5 juillet 1991, les autorités monétaires décident de fermer la BCCI, le groupe est sous le coup de plusieurs chefs d’accusation allant du blanchiment d’argent de la drogue aux tentatives de corruption, en passant par la création de faux actifs, le dépôt de faux documents et l’escroquerie des déposants […] Des crimes financiers diamétralement opposés à la « responsabilité éthique » que brandit la finance islamique aujourd’hui ; ce qui fait dire à Mouhamed Diakité, spécialiste de la microfinance islamique, que « la BCCI n’a jamais été une banque islamique parce qu’elle n’en respectait pas les principes fondamentaux. »

Des principes fondamentaux qui rassurent

La finance islamique, au vrai sens du terme, repose donc sur cinq principes fondateurs que sont : l’interdiction de l’intérêt, le rejet des actifs illicites, la prohibition de l’incertitude, le partage des gains et des risques et, enfin, l’adossement à des biens tangibles identifiables.

– L’interdiction de l’intérêt dispose qu’aucune transaction financière n’autorise le paiement d’intérêts (riba) au sens de la finance conventionnelle, mais plutôt de « marges ». Pour être Charia compliant, tout profit doit par conséquent être équitable et légitime. Ce principe pèse d’autant plus lourd aujourd’hui qu’on conviendra avec Christine Lagarde, ministre française de l’économie et des finances, que « la crise financière actuelle est due à un excès de crédits, un excès de volatilité, un excès de laverage et un excès de cupidité. »[5]

– Le rejet des actifs illicites dispose qu’aucune transaction financière ne doit aller en direction des secteurs illicites, autrement dit, non conformes aux principes de la loi islamique (Charia), à l’instar du tabac, de l’alcool, de l’armement, des jeux d’argent, de la pornographie ou de toute entreprise dont le levier financier peut être considéré comme excessif par les savants musulmans. En étant poursuivie pour blanchiment d’argent provenant du trafic de la drogue[6], la BCCI avait cessé, si elle l’avait jamais été, d’être une banque islamique.

– La prohibition de l’incertitude interdit toute idée de spéculation (gharar) dans les termes contractuels, mais conserve la prise de risque. La notion de « gharar » a trait à toute forme d’omission volontaire ou de fausse déclaration pouvant conduire à la déception de l’une des parties prenantes. Les principes de la Charia exigent que les termes de l’échange ne soient ni conditionnés par un évènement futur incertain, ni hors du contrôle des parties contractantes. C’est ce qui rend illicites les contrats d’assurance commerciale aux yeux de sages musulmans, qui les considèrent comme nuls et non avenus, à cause de leur caractère aléatoire.

– Le partage des pertes et profits place le financier dans la même position que l’entrepreneur, tant dans la prise de risques que dans les rendements générés par l’opération. La finance islamique préconise le partage équitable des gains et des risques entre parties prenantes quel que soit le type de financement utilisé. Face à la crise que traverse Dubaï, la fragilité des banques qui ont financé l’émirat démontre d’après Elyès Jouini, professeur en finance islamique à Paris-Dauphine, que « le principe des pertes et profits n’est pas un vain mot. »[7]

– Toute transaction doit être adossée à des actifs tangibles et identifiables. Ainsi, les banques islamiques financent l’économique réelle. C’est ce qui explique au moins pour partie que ce secteur a évité la crise actuelle qui, selon Anouar Hassoune, vice-président chez Moody’s, « repose sur le re-pakaging à l’infini de produits financiers.» La quasi totalité des économistes islamiques estime que si l’ensemble du système financier était basé sur les cinq principes de la Charia ci-dessus, le monde aurait certainement évité les plus grandes débâcles financières des cinquante dernières années.

Sur le papier, la finance islamique authentique présente donc de nombreux avantages pour les économies en mal de liquidités, et pour les pays en développement en particulier. La moitié de la population africaine étant musulmane, des efforts urgents doivent être faits en terme de veille, d’information, de formation, et d’adaptation des normes juridiques, comptables et fiscales pour attirer les fonds islamiques vers le financement du développement local. Déjà, plusieurs institutions telles que le Marché financier islamique international, l’Organisation des comptables et vérificateurs des institutions financières islamiques ou le Conseil des services financiers islamiques travaillent à l’harmonisation des normes internationales y afférentes. L’acceptation de ces instruments – gages de responsabilité éthique – est un enjeu d’exemplarité, de stabilité, de bonne gouvernance et de rayonnement international pour la finance islamique.


[1] Le Sukuk est un produit obligataire adossé à un actif permettant de rémunérer le placement sans recourir au principe de l’intérêt. Il est à la finance islamique ce que les Asset backed Securities sont à la finance classique. Son échéance est fixée d’avance

[2] Extrait du discours de Carlos Ghosn, PDG de Renault, lors d’une conférence sur la finance islamique tenue au Ministère français de l’économie et des finances le 3 novembre 2009

[3] A l’époque des faits, Khalid Bin Mahfouz était catalogué auprès des services de renseignements étatsuniens (CIA) et britanniques (MI6) comme un des principaux financiers du terrorisme islamiste

[4] Constat établi par les sénateurs John Kerry et Hank Brown dans leur Rapport à la Commission des Affaires étrangères du Sénat américain, lors de la 2ème Session du 102ème Congrès des Etats-Unis,  en décembre 1992

[5] Extrait du discours prononcé à l’occasion du 2ème Forum Français de la Finance Islamique organisé par la Chambre de commerce franco-arabe et Secure Finance à Paris, le 26 novembre 2008

[6] Time Magazine: “The Dirtiest Bank of All”, 29 juillet 1991

[7] Le Monde : “Malgré la crise, Dubaï croit à la finance islamique”, 2 décembre 2009.

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