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L'Edito de Guy Gweth

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Steinmetz et les mines guinéennes : le coup de trop

(Africa Diligence) La justice américaine enquête sur les conditions d’obtention d’un immense gisement de fer aux confins de la forêt guinéenne. Un homme est en prison en Floride. BSGR dément tout lien avec ses activités en Guinée. Le groupe minier dépend d’une fondation dont le bénéficiaire est un milliardaire israélien vivant à Genève : Beny Steinmetz.

Incarcéré en Floride depuis un mois, Frédéric C. a tout loisir de penser à son rendez-vous du 11 avril à Jacksonville. «Il faut détruire les documents de toute urgence», répète-t-il alors, sans se douter qu’il est sur écoute. La jeune femme en face de lui vient de lui avouer que la police est sur leur piste. On l’a interrogée sur des «pots-de-vin et des contrats miniers en Guinée». Mamadie T. était la quatrième épouse du défunt dictateur guinéen Lansana Conté. Pour qu’elle se taise, Frédéric C. lui promet un million de dollars. Et éventuellement «cinq». Prudente, elle demande si un responsable a donné son feu vert. «Bien sûr», répond le Français, qui revient le week-end suivant pour tout brûler. C’est là qu’il se fait cueillir par les agents du FBI. Il n’a pas eu le temps de faire disparaître une série de documents «relatifs à l’attribution des concessions de Simandou», selon leur déposition, le plus grand gisement de fer encore non exploité au monde, dans le sud-est de la Guinée-Conakry.

Derrière Frédéric C., un personnage mystérieux qui avait ses entrées à Conakry, la justice américaine pourrait viser la société BSGR, conglomérat minier propriété d’une fondation dont Beny Steinmetz et sa famille proche sont les uniques bénéficiaires. Le milliardaire israélien, 57 ans, réside à Genève avec sa famille, dans un immeuble grand siècle sur les quais. Son entourage indique qu’il passe près d’un tiers de son temps en Israël. Présenté par l’agence Bloomberg comme la «plus grande fortune israélienne», il a pris la succession de la société diamantaire Steinmetz Diamonds Group, fondée par son père et chapeautée par une société basée à Genève. Ses activités lui ont parfois valu d’être décrit comme un flibustier écumant le continent africain pour piller ses trésors. «L’Afrique n’est qu’un chapitre de l’histoire du groupe, qui dispose aussi d’un important bras immobilier, d’un hedge fund maison, d’une marque de diamants», rétorque un proche du milliardaire. Reste que le groupe minier BSGR – dans lequel on réduit le rôle de Beny Steinmetz à celui «d’ambassadeur et de conseiller» – risque gros.

« Frédéric C. a aidé BSGR à installer son bureau à Conakry, mais c’est fini depuis 2008… »

L’opération Simandou devait être l’investissement le plus éclatant d’un homme qui, il y a un an encore, caressait le projet de placer certaines de ses activités en bourse. Aujourd’hui il pourrait le perdre. Et voir ses opérations guinéennes projetées devant les tribunaux américains. Le Français arrêté en Floride est accusé d’avoir fait «obstruction à une enquête» en relation avec «des commissions versées à des membres de l’ancien gouvernement guinéen». Selon les termes de la plainte enregistrée au Tribunal de Jacksonville, la justice s’intéresse à des «transferts vers les Etats-Unis, liés à un montage visant à obtenir, par corruption, une concession minière de valeur située dans la région de Simandou». L’affaire est désormais instruite par le bureau de Preet Bharara, le redouté procureur new-yorkais qui a fait tomber la banque suisse Wegelin. Des proches de l’enquête américaine suggèrent que l’affaire pourrait avoir des prolongements au Royaume-Uni et n’excluent pas qu’une demande d’entraide judiciaire à la Suisse soit déposée cet été.

Au sein de BSGR, on nie tout lien avec les ennuis judiciaires de Frédéric C. L’intermédiaire a bien «aidé BSGR à installer son bureau à Conakry» et a «représenté le groupe au cours de réunions avec le ministre des Mines», a admis la société dans un courrier aux autorités guinéennes. Mais «tout s’est arrêté en mars 2008», poursuit un proche de BSGR. Donc avant l’obtention de concessions dans la montagne de Simandou.

En Guinée, le groupe BSGR est déjà dans le collimateur de la justice. Le vice-président de son bureau à Conakry a été appréhendé le 22 avril, pour son rôle, selon le Ministère de la justice, dans «l’acquisition par BSGR de droits sur le gisement de Simandou». Aux confins de la forêt guinéenne, les monts Simandou attisent toutes les convoitises en raison du minerai de fer de qualité exceptionnelle qu’ils renferment. Problème de taille, l’exploitation du fer de Simandou – et surtout son acheminement jusqu’à la côte – nécessite des investissements colossaux. Creuser la montagne, réaliser la ligne de chemin de fer jusqu’à Conakry – sans oublier l’aménagement d’un terminal en haute mer – nécessitent 25 milliards de dollars.

Le budget a même fait hésiter un conglomérat Rio Tinto, qui disposait dès les années 1990 des droits sur l’ensemble d’une zone grande comme deux fois le Valais. Le gouvernement guinéen s’impatiente. Et, finalement, en août 2008, il retire au groupe anglo-australien ses licences pour deux des quatre parcelles de Simandou. En embuscade depuis 2006, BSGR décroche la timbale et obtient les deux «blocs» perdus par Rio Tinto. L’accord est finalisé quelques jours avant la mort du président Lansana Conté, le 22 décembre 2008. BSGR, qui a déjà dépensé 165 millions de dollars pour ses travaux de prospection entre 2006 et 2009, ne peut financer seul ce projet titanesque, même s’il en a réduit la facture à 10 milliards en obtenant de pouvoir sortir le minerai en ralliant le Liberia voisin. Il s’allie donc en avril 2010 au géant brésilien du fer, Vale, à qui il vend 51% de ses parts à Simandou, pour la somme de 2,5 milliards de dollars, la plus grosse transaction jamais réalisée par le groupe. Vale s’engage à verser 500 millions tout de suite.

A son arrivée au palais de Conakry, en décembre 2010, Alpha Condé, premier président démocratiquement élu de Guinée, promet de faire du développement de son pays une priorité. Après vingt-quatre ans de dictature – suivis de deux années de chaos sous la junte militaire – le pays stagne au 178e rang sur 187 nations de l’indice de développement humain des Nations unies. Et ce, malgré son énorme potentiel minier, qui lui vaut son surnom de «scandale géologique».

«J’ai hérité d’un pays, pas d’un Etat», déplore Alpha Condé devant la tâche qui l’attend. La réforme du secteur minier – qui représente les sept dixièmes des recettes en devises – est le premier des grands chantiers que le nouveau président entend mettre en œuvre. Il s’entoure de conseillers et d’ONG occidentaux, notamment celles financées par George Soros. Première étape, le gouvernement se dote d’un Comité technique de revue des titres et conventions miniers qui examine sous toutes leurs coutures les contrats signés par BSGR en Guinée. Contacté par Le Temps, le ministre des Mines, Mohamed Lamine Fofana, confirme que «le site de Simandou met en lumière un cas de corruption pour obtenir le gisement».

Le Comité technique envoie le 30 octobre 2012 un long courrier à BSGR pour lui demander des éclaircissements sur 25 «allégations» qui étayent les éventuelles malversations dont le groupe se serait rendu coupable. «Lors de l’hospitalisation du président Conté à Genève, Beny Steinmetz […] l’a rencontré pour plaider en faveur de l’acquisition de droits de Simandou», relate ainsi le document. BSGR dément, soulignant «l’absence du moindre élément de preuve». Dans un courrier, le groupe «conteste formellement avoir réalisé aucun paiement, directement ou indirectement, à des agents publics ou toute autre personne afin d’influencer le gouvernement guinéen».

Selon Nava Touré, le président du Comité technique, en dépit de la gravité des accusations, les dirigeants de BSGR n’ont initialement pas jugé bon de coopérer pleinement, «contestant même notre légitimité». «Nous avons tous pouvoirs pour recommander la révocation des droits de BSGR, au terme de la procédure», prévient aujourd’hui Nava Touré.

D’autant que, aux Etats-Unis, la veuve du président guinéen s’est mise à table. Dans un document de justice, elle relate comment Frédéric C. lui a «offert la somme de 12 millions de dollars, à répartir entre elle, les ministres et les hauts fonctionnaires à qui il pourrait être nécessaire de faire appel pour sécuriser les droits miniers». Les justices américaine et guinéenne ont en main des documents accablants, les contrats que Frédéric C. n’a pas eu le temps de détruire et que les agents du FBI ont saisis. Parmi eux, un premier «protocole d’accord» signé en 2007. Mais aussi un «contrat de commission», signé l’année suivante, et évoquant le versement de 2 millions de dollars. Suit une «lettre d’engagement». Enfin, en août 2010, un contrat final promet «5 millions de dollars versés en deux fois» à la jeune épouse du président.

A Londres, l’affaire a pris une tournure ‘‘people’’

Interrogé, BSGR se refuse à tout commentaire sur la procédure en cours aux Etats-Unis. Un porte-parole assure cependant que BSGR «n’a rien à cacher et, si besoin, coopérera pleinement avec les autorités américaines ou britanniques». De son côté, le conglomérat brésilien Vale, son partenaire sur la montagne de fer de Simandou, promet de rester «à l’entière disposition des autorités américaines pour coopérer à leur enquête». Et a indiqué être en train de «rassembler les documents qui lui ont été demandés».

Dans le même temps, BSGR fourbit ses armes et s’apprête à contre-attaquer. Il veut présenter sa vérité, un complot ourdi contre le groupe pour l’évincer de Guinée et lui soutirer de l’argent. Dans un communiqué diffusé jeudi, la société estime que «le but final du gouvernement guinéen reste l’expropriation de BSGR et de Vale». Surtout, l’entourage de Beny Steinmetz pointe du doigt une «campagne» de dénigrement coordonnée par le gouvernement guinéen, de multiples ONG à la solde de George Soros, les avocats du réseau DLA Piper, la société d’intelligence économique Veracity et même «des journalistes en vue».

A Londres, l’affaire a pris une tournure «people» depuis que BSGR poursuit en justice FTI Consulting, agence jusque-là en charge de son image. Accusant le patron de cette dernière – le très influent Mark Malloch-Brown, un ancien ministre – d’avoir fourni des informations confidentielles à son vieil ami George Soros. Contacté, un proche du célèbre financier assure «qu’il n’y a jamais eu de conflit personnel entre eux, George n’avait jamais entendu parler de Monsieur Steinmetz avant cette histoire et ne l’a jamais rencontré». Ce dernier refuse de s’exprimer sur l’affaire, «en raison de la procédure judiciaire en cours». Alpha Condé, le président guinéen, aurait été présenté au philanthrope par un «ami commun» afin de l’aider à reconstruire le pays. Le milliardaire lui aurait donné un conseil: «Pour négocier avec les groupes miniers, il faut disposer d’avocats aussi bons qu’eux.» Conakry s’est ainsi attaché les services de DLA Piper, l’un des plus grands réseaux de juristes au monde.

Un proche de BSGR attire également l’attention sur de possibles liens entre les ennuis du groupe en Guinée et une affaire encore plus sombre, révélée par le Business Day sud-africain en août 2011. Celle d’un accord secret entre l’entourage du président guinéen Alpha Condé et le groupe sud-africain Palladino, en vue du transfert d’actifs miniers. Il y a un an, cette dernière avait cependant démenti formellement l’existence d’un tel pacte.

La survie de BSGR pourrait se jouer avec cette rocambolesque affaire de corruption. Mais les enjeux sont encore plus importants pour la Guinée, dont l’économie dépend essentiellement de l’industrie minière. L’extraction du fer, dont les réserves guinéennes sont pourtant les plus importantes d’Afrique de l’Ouest, n’a pas encore démarré. Et la controverse autour de BSGR effraie les investisseurs: tous les chantiers de Simandou se sont arrêtés. «La Guinée a manqué le train, commente un expert proche du dossier. Le fer guinéen serait plus accessible s’il était sur la Lune.»

 (Avec Pierre-Alexandre SALLIER & Boris MABILLARD)

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