L’Afrique et le COVID-19 dans les yeux de Lionel Zinsou

[Africa Diligence] Alors que le monde traverse une crise sanitaire qui fait vaciller les économies de l’ensemble de la planète, l’économiste Lionel Zinsou, ancien premier ministre du Bénin, décrypte et met en avant les ressources inédites du continent noir face à la pandémie. Il prend pour exemple le Gabon.

Quelles seront à court et moyen terme les conséquences prévisibles de la crise liée au COVID-19 en Afrique en général et au Gabon en particulier ?

Lionel Zinsou : « La crise du COVID-19 est d’abord une crise sanitaire, sans précédent depuis un siècle. Elle est universelle et menace des millions de vies. Les conséquences financières immédiates pour nos États sont un besoin de dépenses en équipements médicaux et en médicaments, ainsi qu’en moyens de protection de nos soignants qui sont les plus exposés sur le front. Pour être combattu, ce virus très contagieux exige une mesure inédite : le confinement. Pour la première fois dans l’Histoire de l’Humanité, trois milliards d’hommes, de femmes et d’enfants sont retenus chez eux, derrière des frontières fermées. Ce qui impacte très fortement la production, les échanges et donc la croissance mondiale. Cette crise sanitaire sera surmontée grâce à une mobilisation qui ressemble à une guerre mondiale où tous les pays sont alliés contre un ennemi commun. Comme la situation exige, du fait du confinement, d’arrêter volontairement une partie de la production et des échanges, elle est devenue instantanément une crise économique et sociale.

En Afrique comme ailleurs et pour la même raison : on sait sauver les économies, mais on ne sait pas soigner le coronavirus 19. On choisit donc d’abord de protéger les vies humaines. Mais l’Afrique et l’Asie du Sud sont dans une situation unique : l’économie y est très informelle et les entreprises formelles sont encore très fragiles. Nous devons donc résoudre une troisième crise : une crise humanitaire. Quand on ralentit brutalement l’activité économique, on prive de ressources quotidiennes une majorité de nos concitoyens. Il faut donc mobiliser un peu plus de moyens de soutien que dans les pays riches.

Quant au Gabon, il est l’un des pays les plus robustes du continent africain. Le Plan des autorités pour amortir les effets de la crise liée au COVID-19 est l’un des plus rapides et des plus puissants, avec celui du Rwanda, du Maroc du Togo ou de la Cote d’Ivoire. Mais partout on devra, de mois en mois, augmenter les moyens. Nous sommes au début d’une guerre de plusieurs années.

La BEAC a, entre autres décisions, annoncé la baisse de son principal taux directeur de 25 points de base à 3,25 %. Sera-ce suffisant ?

« La baisse des taux est une première étape. Les mesures les plus significatives sont les annonces de soutien aux budgets nationaux et aux liquidités des banques pour empêcher les faillites d’entreprises. Le plus important, c’est que la BEAC ait agi vite, alors que le nombre des contaminations était encore limité. Vous verrez que la Banque centrale, au Gabon comme partout dans le monde, sera le premier rempart, la première muraille contre la crise. Le ministre gabonais de l’Economie et des Finances, Jean Marie Ogandaga, demande un moratoire sur le remboursement de la dette extérieure du pays. Faudrait-il aller plus loin et demander une annulation partielle, voire totale ?

Une chose est certaine : rembourser la dette extérieure n’est pas la priorité. Il faut d’abord financer la santé, les besoins alimentaires de la population et la survie des entreprises. Ce qui est le plus important d’ailleurs, en matière de service de la dette, c’est de purger les remboursements des arriérés de paiements domestiques, pour donner une bouffée d’air à nos entreprises nationales.

Il y a un début de consensus du G20 pour suspendre les remboursements de dettes aux prêteurs publics bilatéraux et multilatéraux, c’est le plus gros de la dette africaine. Pour la dette extérieure privée, c’est différent : si on fait défaut, on ne pourra pas revenir rapidement sur les marchés. Avec quelques économistes, on va plutôt suggérer que se crée un fonds multilatéral qui honore nos engagements de remboursements de 2020 et 2021. Je crois qu’ il ne faut pas détruire la confiance dans notre signature africaine, qui s’est imposée en vingt ans d’efforts. Le marché financier de dettes privées, en devises et en CFA, doit nous rester ouvert.

Notez que les pays européens émettent de la dette à tout va et que les prêteurs se bousculent pour acheter ces titres sûrs. Le Gabon au premier trimestre a réussi deux émissions record et sursouscrites en devises et en CFA. Il doit pouvoir continuer d’y recourir, notamment pour ses besoins de reprise vigoureuse en 2021. D’où l’importance, je le répète, pour le pays d’honorer sa dette extérieure privée. C’est fondamental ».

En fin de semaine dernière, le président Ali Bongo Ondimba a annoncé un plan de soutien massif aux populations et aux entreprises chiffré à 250 milliards de francs CFA. Celui-ci vous semble-il adapté ? Réaliste ?

« Le plan gabonais est l’un des plus complets. Il est ambitieux. Il représente environ 5 % du PIB. Il est à la fois extraordinaire, au sens premier du terme, et réaliste, quoi que certains en disent. Parfois, je m’inquiète que le monde soit dubitatif sur ce que nos gouvernements accomplissent, alors que personne ne s’étonne que les gouvernements des pays de l’OCDE annoncent des efforts initiaux qui vont de 3 % à 10 % du PIB , « quoi qu’il en coûte », comme dit le Président français Emmanuel Macron …

Nos ressources seront premièrement domestiques. Elles viendront en Afrique, comme partout ailleurs de la création monétaire, finançant des déficits budgétaires légitimes. Elles seront complétées par de l’endettement public et privé. Nous avons deux fois moins de dettes que le reste du monde, mais c’est à l’Afrique que certains donnent des leçons. Le Gabon a une dette publique de 60 % du PIB et une dette privée (entreprises et ménages confondus) de 23,4 %. L’Union européenne a une dette publique de 81 % du PIB, dont on pense et on accepte qu’elle dépasse les 100 % en fin d’année, et une dette des agents privés de 144 % du PIB. Ce dernier chiffre, en Chine, est de 220 %.

Quant au cliché sur la nocivité de la création monétaire, la « planche à billets », qui fonctionne par le refinancement massif des banques commerciales par les Banques centrales, l’objection principale est le risque d’inflation. Or, nous sommes actuellement dans une situation inverse et exceptionnelle : nous sommes en forte déflation, à cause de la chute de la demande mondiale et de l’effondrement des prix de matières premières qui en résulte. Enfin, nous aurons des ressources exceptionnelles d’aide publique au développement parce qu’une dépression massive de l’Afrique est insupportable par le reste du monde pour des raisons sanitaires et financières ».

Quelles devraient être, dans l’idéal, les réponses à adopter pour permettre de limiter les effets de la crise actuelle, tant au niveau mondial, que continental et national (à l’échelle du Gabon) ?

« Tous les pays ont la même équation. Ils auront donc tous le même schéma d’ensemble : la crise économique n’a pas de cause économique. Elle ne résulte ni d’une mauvaise gestion ni de déséquilibres financiers. Elle résulte d’un arrêt obligatoire et volontaire de la production. Il faut donc que les Etats maintiennent à flots l’appareil productif pendant cette période temporaire avant de subventionner la reprise ».

« Le problème singulier de l’Afrique, partagé avec l’Inde et l’Asie du Sud, c’est de maintenir en vie également le secteur informel, qui est plus compliqué à aider et lui apporter des secours d’urgence alimentaires, ainsi qu’en fournitures d’eau et d’électricité. Le problème singulier de la CEMAC en Afrique, c’est d’emprunter les devises qui vont temporairement manquer du fait de la crise pétrolière et minière. Pour faire tout cela, l’épargne du monde est très profonde et la liquidité pratiquement infinie. La question est donc d’abord l’équité dans le partage de cette ressource ».

Quel est le montant total dont pourrait avoir besoin le Gabon pour surmonter cette crise sur le plan social et économique ?

« Les ministres des Finances de l’Union africaine ont déjà chiffré les besoins du continent à 200 milliards de dollars. C’est de l’ordre de 8 % du PIB, hors moratoire de la dette extérieure et  garanties de prêts aux entreprises. C’est le bon calcul pour chacun de nos pays, dont le Gabon. C’est d’ailleurs ce que tous les pays riches et émergents mettent en place. Il ne peut pas y avoir deux poids deux mesures ».

L’agence de notation Fitch a abaissé il y a quelques jours la note souveraine du Gabon. Qu’en pensez-vous ?

« Je suis choqué. L’analyse de la conjoncture dans la CEMAC par les agences de notation est lucide et utile pour dégager les priorités. En revanche, on peut faire exactement la même analyse pour de très nombreux pays, et notamment les plus riches. Comme on pourrait dégrader la notation de la grande majorité des multinationales dont beaucoup seraient bientôt  techniquement en cessation de paiement s’il n’y avait pas le soutien des États. Or dans ces cas, vous ne voyez pas de dégradations. Les agences de notation ne veulent pas voir le caractère universel de notre situation. Il y a manifestement deux poids deux mesures »…

En 2019, le pétrole a représenté 40 % des recettes budgétaires du Gabon et 68 % de ses exportations. Comment voyez-vous l’évolution des cours et quel en est l’impact sur le Gabon ? Quid, par ailleurs du manganèse dont le pays est l’un des principaux producteurs mondiaux, et de la filière bois, l’un des principaux produits d’exportation au Gabon ?

« Le manganèse résiste mieux que beaucoup de matières premières compte tenu de ses très bonnes perspectives de moyen terme. Le pétrole sur-réagit classiquement à la baisse de la demande. Mais les équilibres se rétabliront au rythme de la reprise graduelle qui commence en Chine, le premier client mondial. Le choc sur les matières premières en Afrique doit être traité dans l’ensemble des réponses à la crise dont il est un des volets importants.

En attendant, cette volatilité souligne la pertinence des mesures de diversification de l’économie gabonaise et tout particulièrement ce qui est fait dans la zone économique spéciale de Nkok, près de Libreville, la capitale, en matière de création de valeur ajoutée, d’emplois domestiques, mais également en infrastructures logistiques, en mix-énergétique et en développement agricole.

Le secteur du bois, en pleine mutation depuis l’interdiction de l’exportation des grumes non transformées, est emblématique de la pertinence de cette politique industrielle. Le Gabon a été pionnier dans ce modèle de développement et, de tous les pays dépendant de la volatilité des prix de matières premières minérales et agricoles, il est le plus épargné de ses conséquences extrêmes. Fitch Ratings (qui a abaissé la notation souveraine du Gabon la semaine dernière, NDLR) aurait pu aussi le souligner et en faire une raison de relever la note souveraine en vue d’une sortie de crise plus favorable qu’ailleurs »…

Compte tenu de la situation actuelle, quelles devraient être les perspectives économiques pour le Gabon en 2020 ?

La bonne perspective est à deux ans et la géographie pertinente est l’Afrique. L’année 2020 est une année de guerre. Elle est consacrée à maintenir à flot nos entreprises et à préserver nos populations de la maladie et de la faim. Les indicateurs macro-économiques classiques n’ont aucun intérêt. En 2021, le sujet sera de revenir à une croissance positive. En 2022, ce sera le rebond d’une croissance solide qui permettra de rembourser les dépenses engagées et donc les dettes contractées. Alors que les pays de l’OCDE le feront à leur rythme habituel de 2 % de croissance par an, l’Afrique le fera à son rythme de moyenne période qui est désormais de 6 % par an. A la fin, c’est toujours la croissance qui réduit le poids des dettes dans le PIB.

Une fois la crise passée, quels enseignements devraient être tirés par le Gabon sur le plan économique ?

Si nous avons, pendant la crise et à cause d’elle, renforcé le système de santé, soutenu les plus pauvres et enfin financé convenablement nos entreprises, notre croissance sera plus inclusive, plus autocentrée et moins volatile. Alors, le monde d’après ne sera plus jamais comme avant.

Interview réalisée par LLB

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