Défi majeur pour le marché africain de l’industrie pharmaceutique

Défi majeur pour le marché africain de l’industrie pharmaceutique

[Africa Diligence] Alors que le débat sur l’usage de la chloroquine continue de diviser les experts internationaux dans le traitement du Covid-19, un autre débat moins médiatisé, a cours sur le continent : celui de l’indépendance des acteurs locaux de la filière. Le kilogramme de chloroquine est passé de 31 à 1500 USD !

En Afrique, la pandémie du Coronavirus a fait ressurgir un vieux débat, beaucoup plus profond : l’absence d’une industrie pharmaceutique « africaine ». Une situation qui réduit le continent au rang de consommateur, largement dépendant du marché international. Ainsi, l’Afrique est désavantagée en termes de coûts mais aussi, parfois de qualité. Avec les ravages dus au Covid-19, des voix s’élèvent pour dire que c’est le moment d’en profiter pour poser les premiers jalons d’une indépendance pharmaceutique.

Une petite anecdote racontée par Nazeem Mohamed, vice-président de la Federation of African Pharmaceutical Manufacturers Associations (Fapma, basée, en Afrique du Sud) suffit pour illustrer les dangers de la dépendance de l’Afrique à des groupes pharmaceutiques étrangers : «un fabricant indien nous vendait le kilogramme de chloroquine à 31 dollars. Avec l’explosion du Covid-19, ce même fabricant dont vous me permettrez de taire le nom demande aujourd’hui 1500 dollars le kilo ».

Pour Mohamed, cette question de l’indépendance de l’industrie pharmaceutique et de la production locale en Afrique de médicaments est vitale : « oser le débat de l’indépendance pharmaceutique de l’Afrique, c’est aujourd’hui en finir avec une vision erronée longtemps entretenue, selon laquelle les Africains n’ont pas la capacité », souligne-t-il avant d’ajouter que « rien n’est plus faux car beaucoup (de faits) prouvent le contraire et indiquent même que les fabricants africains fonctionnement à hauteur de 50 ou 60% de leurs capacités réelles ».

Le vice-président de la Fapma s’exprimait le 13 mai 2020, dans le cadre d’une conférence virtuelle organisée par Africa Pharma Conference, une initiative de l’Union Africaine (UA) sur le thème : « L’accès aux médicaments : une question de sécurité nationale et continentale ».

Comme dans d’autres secteurs économiques, cette faiblesse de la production pharmaceutique africaine constitue une aubaine pour les pays du Nord, qui voit l’Afrique comme un marché à explorer.

« Avec 13% de la population mondiale, 24% de la morbidité mais seulement 3% de la production pharmaceutique mondiale et une majorité de médicaments contrefaits, le continent africain fait face à un enjeu majeur de santé publique », souligne une note de la Proparco, une entité de l’Agence française de développement (AFD).

Avec 1,2 milliard d’habitants, l’Afrique compte environ 375 producteurs de médicaments contre 10.500 pour la seule Inde. En dépit de son fort potentiel, le continent continue d’importer 70% de ses besoins en médicaments.

 «Nous devons tirer toutes les leçons de cette épidémie de Covid-19 et parmi celles-ci, il y a la nécessité de renforcer considérablement la production africaine de médicaments», renchérit Dr Ahmed Ogwell, directeur adjoint du Centre africain pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC Afrique).

Pour Dr Ogwell, « il est temps de miser sur nos besoins spécifiques dans le continent, car souvent les fabricants ont des idées souvent appréciables mais qui ne cadrent pas forcément avec nos besoins ».

Cette dépendance à l’étranger est encore plus incompréhensible pour des maladies comme le paludisme ou d’autres maladies tropicales, qui sévissent avec virulence en Afrique est dont le traitement est toujours fourni par des firmes étrangères.

«Il faut agir maintenant sinon notre sécurité en matière de santé, sera toujours entre les mains des étrangers», a martelé le directeur adjoint de CDC Afrique pour qui, une augmentation substantielle de la production en accord avec les priorités sanitaires africaines aurait comme principal bienfait de favoriser la concurrence et permettre une baisse des prix.

 «Au niveau de CDC Afrique, nous sommes en train de développer une plateforme qui va réunir les gouvernements et les fabricants africains et étrangers, avec pour but de favoriser le dialogue, mais surtout de permettre aux Etats de mieux cibler leurs besoins en médicaments», a par ailleurs révélé Dr Ogwell au cours de la rencontre.

Lors des discussions, certains participants ont plaidé en faveur d’une approche communautaire. Une stratégie qui va permettre au continent de faciliter une production interne conséquente, et aussi d’acheter à des coûts moins onéreux chez les fournisseurs étrangers.

Pour Dr Prosper Tumusiime du bureau régional pour l’Afrique de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), l’Afrique doit s’appuyer sur ses communautés économiques régionales (CER), afin d’acquérir des médicaments à moindre coûts.

Si par exemple, les 16 pays de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC, sigle en anglais) achetaient ensemble leurs médicaments à travers un appel d’offres groupé, la résultante serait une baisse de 40% sur les prix habituels, d’après les estimations partagées par Dr Tumusiime.

Forte dépendance étrangère, circulation massive de faux médicaments, cherté des produits, ce sont là autant d’impairs qui ont poussé l’UA a mettre en place l’Agence Africaine du Médicament (AMA) dont la création a été adoptée par un traité de l’Union en février 2019.

Toutefois, la concrétisation de ce projet traîne, car les quinze ratifications (au minimum) requises pour son entrée en vigueur ne sont pas encore atteintes. Un communiqué de l’Union africaine daté du 5 février 2020 signalait que sur les 54 états membres, seul le Rwanda a déposé ses instruments de ratification.

En rappel, l’étude de marché des médicaments en Afrique du Centre Est et Ouest mise à jour en mai 2020 est désormais disponible sur Africa Diligence. Elle intègre notamment l’impact du Covid-19, pays par pays, sur l’ensemble du secteur.

La Rédaction (avec MN)

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