Révolution en cours sur le marché de l’internet au Kenya

Révolution en cours sur le marché de l’internet au Kenya

[Africa Diligence] Alors que la crise du Covid-19 a démontré combien les technologies de l’information étaient pertinentes pour accompagner la résilience du continent, la trajectoire de cet acteur kenyan est un symbole fort. Un constat réalisé d’après la grille de lecture des analystes en intelligence économiques africains.

À sa tête, il y a quelqu’un qui s’est illustré de manière remarquable dans l’univers de la tech en Afrique de l’Est. Et pour cause, il a participé en 2008 à la naissance de l’application Ushahidi, première plateforme d’entraide citoyenne africaine qui s’est depuis déployée dans 200 pays, mais aussi à la création du iHub, l’un des tout premiers centres d’innovation du continent, devenu en quelques années le centre de gravité des communautés geeks de Nairobi. Il s’agit du sieur Erik Hersman.

Diplômé de la Kenya’s Rift Valley Academy et de la Florida State University, cet ingénieur de 45 ans, qui a passé son enfance au Soudan et en Afrique de l’Est, est un geek familier des difficultés de l’environnement local. Cela a progressivement nourri son grand dessein de trouver le moyen de faire accéder le maximum de personnes aux nouvelles opportunités ouvertes par les nouvelles technologies, en l’occurrence Internet. Voilà qui l’a conduit à créer dans la capitale kenyane, en 2014, BRCK, une start-up spécialisée dans la connectivité.

Des millions de foyers ruraux sont ignorés des grands fournisseurs d’accès

« Internet ne fait que mettre en lumière ce que nous disons depuis longtemps : on ne peut pas faire partie de l’économie mondiale du XXIe siècle sans connexion », dit-il. Partis du constat que plus de 80 % de la population kenyane est privée d’accès au Web, Erik Hersman et ses équipes vont profondément questionner le modèle économique d’Internet et les barrières à l’entrée induites pour les plus modestes. « L’immense majorité de nos clients sont des personnes à très bas revenu. La vraie urgence pour eux n’est pas d’acheter du forfait Internet, mais plutôt de nourrir leur famille », explique-t-il.

Sa réflexion part d’une réalité crue : depuis des années sur le continent, des millions de foyers ruraux sont ignorés des grands fournisseurs d’accès, faute de rentabilité commerciale suffisante. Or, si les populations les plus modestes ne peuvent se connecter à Internet, alors quelle est, in fine, sa réelle utilité dans ces régions ? Comment impliquer davantage Internet dans le développement des économies réelles, souvent informelles ? Et a fortiori en période de pandémie comme actuellement avec le Covid-19 ? Comment transmettre aux hôpitaux des informations, au jour le jour, sur l’évolution des contaminations, par exemple ?

Un usager peut en quelques tapotements surfer librement sur la Toile à travers Moja

Autant de questions qui vont expliquer l’approche de BRCK. En 2016, la jeune pousse kenyane élabore une nouvelle forme d’Internet inclusive et centrée sur l’humain. Celle-ci se veut accessible sans conditions de ressources et distribué équitablement dans les territoires les plus difficiles d’accès, de manière décentralisée. Pour cela, BRCK va disséminer sur l’ensemble du pays des milliers de petits routeurs métalliques portatifs très robustes. Chacun peut émettre depuis n’importe quel endroit un signal Wi-Fi accessible à n’importe qui.

Une fois relié au routeur avec son téléphone, un usager peut en quelques tapotements surfer librement sur la Toile à travers Moja, une application créée de toutes pièces par BRCK. Moja est un navigateur Internet libre et gratuit, qu’Erik Hersman et ses équipes ont d’abord pensé puis créé à partir d’une longue phase d’observation au quotidien des difficultés rencontrées par les habitants sur le terrain.

« Les utilisateurs n’ont pas à sortir d’argent de leur poche pour utiliser nos services et profiter gratuitement d’Internet. Ils peuvent faire ce qu’ils veulent, c’est-à-dire avoir accès à du contenu informatif, éducatif, de loisirs, bref, accéder à l’intégralité d’Internet, sans aucune restriction », explique Erik Hersman qui poursuit : « On utilise également de plus en plus Moja pour rechercher un emploi ou travailler en ligne. Pour pouvoir naviguer gratuitement, les usagers donnent en contrepartie quelques minutes pour répondre à des sondages en ligne, suivre des formations ou encore visionner des capsules vidéo sponsorisées par des sociétés locales, le plus souvent des entreprises alimentaires ou des médias kenyans. »

Plus de 200 000 points d’accès Wi-Fi installés à travers l’ensemble du Kenya

L’engouement a été instantané et a validé en quelques mois la proposition de valeur ainsi que le business model hybride de Moja. Le bouche-à-oreille a fait le reste. En 2019, la solution a permis à BRCK de générer 5 millions de dollars américains de revenus. Aujourd’hui, BRCK connecte plus de 2 millions de personnes à internet. « Nous nous apprêtons à couvrir 10 millions de personnes dans les 2 à 3 mois à venir », prévoit Erik Hersman. Avec déjà plus de 200 000 points d’accès Wi-Fi installés à travers l’ensemble du Kenya – mais aussi au Rwanda, où la start-up s’est récemment implantée –, l’entreprise voit son développement croître semaine après semaine.

Le secret de cette exécution fulgurante se trouve du côté de Ngong Road, la longue avenue située à vingt minutes du centre-ville de Nairobi, qui prend sa source dans le quartier d’affaires de la capitale. C’est là que se situe le petit atelier industriel de BRCK, équipé de chaînes de montage dernier cri. Là, patiemment, les employés de la start-up assemblent, inspectent et mettent en service une dizaine de routeurs chaque jour. Visibles de loin, des stickers Moja jaune et noir sont estampillés sur la coque antichoc des appareils qui seront dans la foulée positionnée sur le terrain. Mais pas n’importe où.

Ces innombrables minibus collectifs aux couleurs flashy quadrillant les routes du Kenya ont l’avantage de faire des haltes dans les moindres recoins du pays, y compris dans les villages les plus reculés. Ce moyen de transport populaire, très bon marché, permet ainsi à l’immense majorité de la population de se rendre chaque jour au travail. Une affluence qui a décidé les techniciens de BRCK qui installent les routeurs directement dans les cabines des chauffeurs de matatus. Une fois fixé, chaque boîtier devient de facto une antenne wi-fi « roulante », ouverte et gratuite pour tous les passagers du minibus. Une fois l’application Moja téléchargée sur leur téléphone, les voyageurs n’ont plus qu’à consulter librement Internet durant leur trajet. Un moyen efficace pour BRCK de permettre aux internautes de tuer le temps dans les embouteillages qui asphyxient Nairobi, mais aussi de combler comme elle peut le fossé numérique qui traverse la société kenyane.

Une chaîne d’information dédiée au Covid-19 dans Moja

Alors que le Covid-19 est toujours présent, les services de BRCK sont plébiscités par les populations les plus précaires, comme le confirme Erik Hersman : « Nos réseaux sont en train d’exploser ! Les gens se connectent plus que jamais. » Il faut dire que, dès l’apparition de la pandémie au Kenya, une chaîne d’information dédiée à la prévention du Covid-19 est apparue sur Moja, en partenariat avec le ministère de la Santé et l’Organisation mondiale de la santé.

« Nous y proposons des vidéos de prévention ainsi que des quiz éducatifs sur le Covid-19 afin de maintenir un engagement. N’est-ce pas un bon moyen d’informer sur le virus et de diffuser des informations ? » explique Erik Hersman. L’application propose également des statistiques mises à jour quotidiennement sur la pandémie, des contenus éducatifs pour les enfants déscolarisés pendant le confinement ou encore des tutoriels pour bien pratiquer les gestes barrières.

En quelques jours, plus de 200 000 Kenyans se sont inscrits à la chaîne pour s’informer sur l’évolution du Covid-19. Une connexion devenue un enjeu de survie, car comment éradiquer le virus sans tracer son évolution, que vous soyez dans le comté rural et éloigné de Siaya dans l’ouest du pays ou dans le bidonville géant de Kibera à Nairobi ? Internet illustre ainsi son rôle stratégique pour la gestion de la pandémie.

On échange les points contre des pâtes, des fleurs ou des petits objets manufacturés

Parallèlement, BRCK procède à des interviews régulières d’utilisateurs sur le terrain. Ainsi, le modèle économique de Moja s’est enrichi d’une dimension ludique, mais aussi de création de valeur. « Plus nos utilisateurs consomment du contenu à travers Moja, plus ils créent de la valeur digitale. En retour, ils gagnent et reçoivent des points digitaux », indique Erik Hersman, qui explique que cela ouvre un nouveau champ d’opportunités via l’accès à des denrées alimentaires grâce au troc.

Concrètement, ceux qui effectuent des micro-missions numériques pour le compte des clients de BRCK recevront des points digitaux Moja, des bonus utilisables dans des petites entreprises alimentaires ou des petits kiosques partenaires. On y échange les points contre des pâtes, des fleurs ou même des petits objets manufacturés. Cela permet aux petites échoppes de vendre plus de produits et à BRCK de créer un cercle vertueux pour des écosystèmes locaux à petite échelle grâce au numérique.

Ce modèle fonctionne bien en milieu urbain ou dense, mais qu’en est-il de la situation dans les zones où la densité d’habitants est faible et les infrastructures de connexion quasi inexistantes, en d’autres termes dans les zones blanches. Lorsque les équipes de BRCK viennent à leur rencontre pour les connecter à Internet, les populations réagissent très positivement. « Certains villageois vivant dans des endroits perdus attendent le passage des matatus avec lesquels nous travaillons. Ils prennent le minibus juste une heure parce qu’ils savent qu’ils auront accès gratuitement à Internet pendant le trajet », explique Erik Hersman. Dans la logique d’aller encore plus loin, au cours du printemps 2019, les équipes d’Erik Hersman sont même venues jusqu’à un village situé dans la région isolée du lac Magadi, dans la vallée du Rift. Avec l’accord des habitants, elles ont pu installer des tours wi-fi de longue portée qui désormais fournissent une connexion Internet très rapide à l’ensemble du périmètre aux alentours. « Cela a permis de relier à Internet de nombreux villages perdus et même les employés des postes de garde isolés qui essaient de protéger les rhinocéros contre les braconniers dans le Parc national de Chyulu Hills. Avant, ils ne disposaient d’aucune connexion ! », poursuit Erik Hersman.

Une technologie permettant de regrouper énergie et connectivité

Si l’étape fourniture d’Internet donne des raisons d’espérer des améliorations dans la connexion, BRCK envisage désormais d’aller plus loin. La start-up veut tout simplement allier connectivité et développement économique au cœur des territoires reculés de l’Est africain où elle est implantée. Erik Hersman travaille actuellement à la mise au point d’une technologie permettant de regrouper énergie et connectivité, au même endroit. « Nous pourrions ainsi fournir de l’énergie solaire là où il n’y a aujourd’hui rien, en combinant la connectivité et les technologies off-grid », indique-t-il ajoutant : « Sans parler de l’impact que cela aurait sur les milliers de PME africaines de l’informel, en quête de numérisation et de solutions de vente pour leurs produits. »

En attendant, afin d’assurer la continuité du signal et sa qualité en période de pandémie, une batterie d’ingénieurs se relaye chaque jour sur le terrain pour assurer le bon fonctionnement des bornes Wi-Fi. Pour accélérer son passage à l’échelle, le petit atelier de Ngong Road continue de produire à plein régime de nouveaux appareils, puisque l’entreprise sociale ambitionne de multiplier par cinq le nombre de ses points d’accès dans les prochains mois, soit un million de relais Wi-Fi au total. Ceux-ci seront déployés en Afrique de l’Est, mais également en Afrique du Sud et en République démocratique du Congo.

BRCK planifie l’installation de 3 400 points d’accès Wi-Fi en RDC

Une première incursion en Afrique francophone qui n’est pas anodine. Il faut dire que c’est là que l’on trouve les régions forestières les plus difficilement accessibles du continent africain, celles qui n’ont jamais été couvertes par un signal Wi-Fi.

Et Erik Hersman de dire : « Une des vertus du Covid-19 est d’aider à prendre conscience des effets démultiplicateurs de la connectivité dans les zones blanches. Les premiers bénéficiaires en seraient tous ces travailleurs de la santé encore sur le front qui manquent de données, ainsi que tous ces enfants qui n’ont pas d’école et n’ont pas accès à l’éducation ».

Aujourd’hui en discussion avec son partenaire local situé à Kinshasa, BRCK planifie l’installation de 3 400 points d’accès Wi-Fi à travers le pays. Points de départ : des villes importantes comme Lubumbashi, Bukavu ou Goma. De quoi ouvrir un nouveau champ à l’Internet pour tous dans un pays, la RDC, en chantier dans de nombreux domaines.

La Rédaction (avec Samir Abdelkrim)

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