Gros appel d’air sur le marché africain de l’agroalimentaire

Gros appel d’air sur le marché africain de l’agroalimentaire

[Africa Diligence] D’après les experts en intelligence économique et business intelligence de KCG, l’économie alimentaire en Afrique devrait atteindre 1000 milliards USD en 2032. A hauteur de 66%, c’est le premier pourvoyeur d’emplois du continent. Pourtant, l’Afrique peine à nourrir tous les Africains…

Avec l’arrivée du coronavirus au Togo, Fiona, 36 ans, employée dans un restaurant de Lomé, la capitale, a perdu le travail qui lui permettait d’élever sa fille de 4 ans. Depuis, la jeune femme s’est reconvertie en vendeuse ambulante de chemises en attendant des jours meilleurs.

Dans le quartier populaire de Hedzranawoé où elle vit, le confinement a chamboulé le quotidien. Fermées les échoppes de friperie – la spécialité du lieu – où tout s’achète à moins de 650 FCFA, un euro. Clos les bouis-bouis de trottoir qui proposent le riz gras aux chalands. « Même le grand marché n’ouvre plus qu’entre 9 et 16 heures sur ordre du gouvernement », regrette-t-elle.

Contrainte de faire ses courses au jour le jour faute de revenus réguliers, la jeune femme n’a pas constaté de pénurie durant la crise. « Mais tout est plus cher, précise-t-elle. Le bol de maïs, par exemple. La nourriture de base ici, se vend 600 FCFA contre 500 FCFA avant. Sur l’huile, le vinaigre ou le concentré de tomates, les commerçants rajoutent aussi sur le prix. »

À l’échelle du continent africain, son sort n’a rien de singulier. La pandémie a privé des millions de travailleurs pauvres de leurs moyens de subsistance et a fait ressurgir le spectre de la faim. Selon l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le contre-choc économique de la pandémie pourrait faire passer de 20 à 40 millions le nombre de personnes souffrant de malnutrition en Afrique dès cette année, alors que 800 millions vivent déjà en insécurité alimentaire.

« La Covid-19 révèle et accentue les dysfonctionnements des systèmes alimentaires africains », explique l’agroéconomiste Jean-Louis Rastoin, professeur honoraire à Montpellier SupAgro. « Ceux-ci peuvent être liés à des facteurs conjoncturels, comme l’insécurité qui règne en Afrique de l’ouest ou l’invasion de criquets qui ravage l’Afrique de l’est. Mais le principal problème, structurel celui-ci, est la forte désorganisation des marchés nationaux », ajoute Thomas Mélonio, directeur de la recherche à l’Agence française de développement (AFD).

« Repenser le rôle des marchés » : c’est le titre et l’objet de l’étude publiée lundi 15 juin, journée mondiale contre la faim, par l’AFD et la Banque mondiale (1). Y sont pointées les multiples défaillances de chaînes d’approvisionnement qui ont du mal à s’adapter aux profondes mutations qu’a connues l’Afrique au cours des dernières décennies. En particulier une urbanisation galopante – 40 % des Africains vivent en ville – qui éloigne les zones de production des centres de consommation.

« Or, la principale faiblesse du continent tient au sous-équipement et à la mauvaise qualité des infrastructures de transport », souligne Gaëlle Balineau, économiste à l’AFD basée au Kenya et coauteure du rapport. La Banque africaine de développement estime que la médiocrité du réseau routier renchérit d’au moins 30 % le coût des marchandises échangées entre pays africains. « À quoi s’ajoutent les effets de monopole de certains transporteurs ou, au contraire, la multiplication des intermédiaires qui font monter les prix », ajoute Gaëlle Balineau.

Une autre fragilité tient à l’absence de maîtrise de la chaîne du froid qui limite le transport et le stockage de produits périssables, frais ou transformés. Résultat : « Au Niger, il est très coûteux de faire venir de la campagne des morceaux de poulets frais à Niamey. En revanche, on peut importer du poulet congelé en provenance de Chine », note le rapport.

« Cela met en évidence un autre maillon faible : l’insuffisant développement d’une industrie de transformation ancrée dans le tissu rural », ajoute Jean-Louis Rastoin.

Aux déficiences de la logistique et aux manques d’installations performantes – Abidjan et ses 5 millions d’habitants, soit 20 % de la population ivoirienne, ne sont toujours pas dotés d’un marché de gros -, il faut ajouter les freins institutionnels comme le difficile accès à l’information sur les prix et la qualité.

« Si les produits exportés sont très contrôlés, il n’existe pratiquement aucunes normes pour ceux échangés sur les marchés locaux », précise Gaëlle Balineau. Selon l’Organisation mondiale de la santé, 90 millions d’Africains sont ainsi victimes de maladies d’origine alimentaire chaque année.

Ces fragilités des chaînes alimentaires, entre la fourche et la fourchette, expliquent la difficulté à faire se rencontrer l’offre et la demande. D’où un manque d’opportunités pour les petits paysans qui peinent à valoriser leur production et un coût de l’alimentation élevé pour les consommateurs urbains. « Rapporté au PIB par habitant, se nourrir coûte 30 à 40 % plus cher en Afrique qu’ailleurs et absorbe 47 % du revenu des ménages », souligne le rapport.

 « Investir dans les infrastructures, identifier où se situent les pertes d’efficacité qui peuvent varier d’un pays à l’autre, accompagner par l’aide internationale les États prêts à restructurer leurs marchés pour diminuer leur vulnérabilité est une urgence », plaide Thomas Mélonio.

Ce serait une chance pour l’Afrique : la Banque mondiale estime que l’économie alimentaire, qui y représentera 900 milliards d’euros en 2030, pourrait être la « pierre angulaire » du développement du continent. « Mais attention à ne pas concentrer les efforts sur la manière de nourrir les villes en oubliant les campagnes », avertit Jean-Louis Rastoin. Car cette Afrique rurale qui occupe l’essentiel de la population est, elle aussi, à la peine et se vide peu à peu de ses forces vives. « La priorité est de stopper cet exode sous peine d’engorger des villes déjà asphyxiées, poursuit-il. Ce qui passe par une transition agricole et alimentaire qui renonce à imiter le modèle intensif globalisé qui domine au Nord. »

Pour le continent, le défi est énorme et il faudra du temps pour le relever.

La Rédaction  (avec Antoine d’Abbundo)

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