A Madagascar, le marché du textile broie du noir devant la crise

A Madagascar, le marché du textile broie du noir devant la crise

[Africa Diligence] Confinement, distanciation sociale, chômage technique, reconfinement… Face aux effets de la pandémie de Coronavirus, le marché du textile broie du noir dans l’île aux 27 millions d’habitants. Pour ce secteur qui emploie 200.000 personnes, d’après Economic Development Board of Madagascar, le reconfinement décidé jusqu’au 20 juillet 2020 est terrible.

Midi sonne et, d’un coup, les ateliers de Tanamera se vident dans un brouhaha. C’est la fin de la journée de travail. Ce fabriquant de lingerie destinée à de grandes marques françaises, installé en lisière d’Antananarivo, la capitale malgache, pâtit comme toutes les entreprises de la région du retour au confinement partiel, décrété samedi 4 juillet. Cette mesure, instaurée pour lutter contre un regain de propagation du coronavirus, contraint lourdement la marche des usines. Celles-ci n’ont désormais le droit de tourner que cinq heures le matin.

 « C’est dur pour tout le monde, soupire Kavita, responsable de la production, en regardant s’éloigner les ouvriers. Certains de nos employés habitent loin. Avec l’arrêt de la circulation des taxis-brousse, ils doivent faire quatre heures de marche à pied pour arriver jusqu’ici. Mais les gens préfèrent ça que de ne pas gagner d’argent du tout. » L’atelier a été réorganisé pour respecter les règles de distanciation sociale, affectant la productivité et le coût de fonctionnement de l’usine.

Ces restrictions sont un nouveau coup dur pour le secteur textile malgache, très ébranlé depuis quelques mois par les effets de la crise sanitaire. Les premières grosses difficultés ont commencé fin mars, avec l’arrêt total des vols internationaux. « Nous avons dû mettre au chômage technique près de 40 % du personnel, à la suite de la fermeture des frontières et de l’annulation ou du report des commandes par les clients étrangers », détaille Radha Ramen, le patron de Tanamera. Selon l’homme d’affaires, le manque à gagner au deuxième trimestre, pour cette entreprise de 700 employés, se chiffre déjà en « plusieurs centaines de milliers d’euros ».

Le textile est une industrie qui compte pour Madagascar. Grâce à un système de zones franches développé dans les années 1990, un certain nombre de marques de prêt-à-porter occidentales s’y sont installées. La Grande Ile est aujourd’hui en Afrique subsaharienne le premier exportateur de produits textiles à destination de l’Europe, selon l’Economic Development Board of Madagascar (EDBM), et ce secteur fait travailler localement plus de 200 000 personnes.

La société Ultramaille, spécialisée dans la fabrication des pull-overs, n’a jamais cessé de tourner malgré la crise. Elle en a éprouvé toutes les vicissitudes. « Nos matières premières viennent d’Asie et, dès le mois de février, on a commencé à avoir des problèmes d’approvisionnement en Chine », confie Marc Boulnois, le directeur administratif de cette société, située à Ambatomaro, au sud-ouest de la capitale.

Avec la fermeture des magasins en Europe, les commandes ont été reportées et les stocks d’invendus ont commencé à s’accumuler. « Le décalage de production a entraîné une perte de 30 % de notre chiffre d’affaires, presque 500 000 euros », précise-t-il. Dans la pièce où s’affairent les ouvriers, les cartons de lainages s’amoncellent. « On ne sait pas encore comment on va les écouler », confesse M. Boulnois. Contrairement aux secousses passées telles que la crise politique de 2002 ou le coup d’Etat de 2009, relativement circonscrites dans le temps, le chef d’entreprise redoute que les conséquences économiques du coronavirus se ressentent durant plusieurs années.

D’autres ont réussi à trouver la parade pour pallier le manque de trésorerie. « Nous sommes parvenus à transformer nos unités de production en fabrication de masques pour le marché local et le gouvernement, ce qui nous a permis de faire revenir notre personnel, témoigne Ilann Hiridjee, le PDG d’Actual Textiles, située sur la zone franche d’Andraharo. On a ensuite pu faire certifier nos masques pour le marché français et on les a envoyés par cargos. Cela nous a permis de payer les salaires en temps et en heure. »

Tous les employés du secteur n’ont pas eu cette chance, loin s’en faut. « J’ai dû retourner aux champs pour faire vivre ma famille », souffle Miora, 20 ans, machiniste dans l’usine Tanamera. A cause du premier confinement partiel, prononcé le 20 mars, et de la baisse d’activité, la jeune femme a été mise au chômage technique pendant un mois.

Miora subvient seule aux besoins de trois personnes grâce à son salaire mensuel de 200 000 ariarys (50 euros), le minimum légal. Elle a désormais repris son poste, mais la réduction du temps de travail risque de se répercuter sur sa fiche de paie. Et elle continue de trembler au souvenir de ces semaines d’improvisation où seul valait le système D. « Mon père et mon frère sont chauffeurs de taxi, ils ont arrêté de travailler à cause du confinement, explique-t-elle. Alors on vendait des légumes deux fois par semaine, selon nos récoltes, 8 000 ariarys (1,80 euro) le panier. Parfois on gagnait moins, parfois rien du tout. »

La mauvaise passe de l’industrie textile illustre les déboires que connaît l’ensemble du secteur privé malgache. Il a fallu attendre le 17 juin, trois mois après l’arrivée du coronavirus sur l’île, pour que le président Andry Rajoelina dévoile un plan de soutien aux petites entreprises doté de 73 millions de dollars. « Insuffisant, tonne Thierry Rajaona, président du Groupement des entreprises malgaches, un syndicat patronal. Et malgré nos relances, nous n’avons jusqu’ici bénéficié que de très peu de choses, mis à part un décalage de paiement des impôts. »

Ce reconfinement partiel, prévu pour durer jusqu’au 20 juillet, ne devrait pas arranger la situation. En 2020, selon les prévisions du Fonds monétaire international (FMI), le pays, qui compte parmi les plus pauvres du monde, devrait connaître une récession (-1%).

La Rédaction (avec Laure Verneau)

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