Codes, figures et chiffres du marché africain de l’art contemporain

Codes, figures et chiffres du marché africain de l’art contemporain

[Africa Diligence] Adjugé, un coup de marteau, l’œuvre change de propriétaire. Dans le très chic 8e arrondissement de Paris, la maison Piasa a organisé, le 7 octobre 2020, sa 13e vacation consacrée à l’art contemporain africain. Dans la salle, les tableaux, sculptures et photographies présentés pour la vente masquent à peine les codes, figures et chiffres d’une nouvelle trajectoire.

À 18 heures, tout démarre sur les chapeaux de roues. Une cinquantaine d’amateurs d’art assistent à la vente, mais beaucoup suivent les enchères sur Internet ou par téléphone. En moins d’une heure trente, les deux tiers, des 120 lots proposés, trouveront preneur. Au pupitre, le commissaire-priseur Frédéric Chambre centralise les ordres. À sa droite, les opérateurs transmettent les ordres passés sur les plateformes Internet, à sa gauche, ce sont ceux passés par téléphone. Sans oublier, bien sûr, les acheteurs présents dans la salle.

Au-delà des estimations

La scénographie est bien orchestrée. Les lots présentés sur un écran défilent rapidement, jusqu’au lot n° 6, un tableau du peintre congolais Mode Muntu, Le Travail des champs, daté de 1976. Les enchères grimpent. Il sera adjugé à 45 500 euros. Moins connu que d’autres Congolais comme Chéri Samba ou Chéri Chérin, c’est pourtant lui qui dépassera l’estimation haute à 30 000 euros. Ce peintre, au style très personnel, fait écho à la peinture aborigène et rappelle aussi les personnages stylisés de Keith Haring.

Les enchères ont aussi grimpé à 32 500 euros pour une oeuvre du Malien Abdoulaye Konaté. Cette grande tapisserie textile, formée à partir de languettes fines de coton, fait dialoguer couleurs froides et chaudes qui vibrent dans un espace cosmique où un personnage symbolique émerge. Pour la photographie, l’autoportrait de Samuel Fosso, Le Chef (Celui qui a vendu l’Afrique aux colons), de 2007, a remporté un beau succès en dépassant la fourchette haute de son estimation, à 24 700 euros. Deux photographies de Leonce Raphaël Agbodjelou ont aussi été adjugées, au-dessus de leur estimation, à plus de 7 000 euros. La plus belle envolée reste celle du Sénégalais Kassou Seydou, dont le tableau 2 traits spirituels a vu son enchère adjugée à 11 700 euros contre une estimation entre 1 000 et 2 000 euros.

Les collectionneurs au rendez-vous

Dans la salle se côtoient des habitués mais aussi de nouveaux collectionneurs. « C’est une commissaire-priseuse qui nous a conseillé de nous intéresser à l’art contemporain africain », glissent deux nouvelles amatrices venues acquérir leurs premières toiles. « Les achats comme les ventes sont essentiellement réalisés par des collectionneurs privés. Certains ont presque des fondations ! Le marché de l’art contemporain africain reste attractif tant d’un point de vue économique qu’artistique », commente Christophe Person, directeur Afrique chez Piasa. Un point de vue partagé par les analystes du Centre Africain de Veille et d’Intelligence Economique (CAVIE). Parmi, les acheteurs, au téléphone, « le numéro 21 » a remporté beaucoup d’enchères? Et a largement participé à l’animation de cette vacation.

En ligne, avec les estimations, le montant global de la vente s’est élevé à 620 000 euros, nettement moins que les précédentes ventes qui dépassaient le million, voire 1,6 million pour celle organisée en juin dernier avec la maison sud-africaine Aspire. « C’est une vente de rentrée, moins importante que celle organisée en juin dernier », souligne Christophe Person. « Contrairement aux éditions précédentes, il n’y a pas eu de grosses surprises, mais près de 80 % des lots ont trouvé preneur. Les enchères sont plus sages et les prix restent plus bas », poursuit-il. Pour autant, ce marché reste dynamique et continue même à s’élargir. Si, au début des années 2010, les collectionneurs d’art contemporain africain étaient uniquement focalisés sur ce marché, des collectionneurs au profil beaucoup plus généraliste se penchent aujourd’hui sur les oeuvres des artistes issus du continent ou de la diaspora.

Des artistes africains ancrés dans leur temps

« Ces artistes s’inscrivent dans l’actualité et portent souvent un message clair », souligne Christophe Person. La tapisserie de l’Éthiopien Kirubel Melke Alemu intitulée I Shot the Sheriff  fait écho au mouvement Black Lives Matter alors que les autoportraits de Didier Viodé nous plongent dans la pandémie de Covid et la période de confinement. « Les questions sociétales sont au cœur des œuvres des artistes comme Armand Boua et Yéanzi ? tous deux issus de l’école des beaux-arts. Ils évoquent les conditions de vie difficiles de la jeunesse africaine en représentant des silhouettes d’enfants des rues à partir de goudron et de plastique fondu. Au Cameroun, William Tagne, avec sa série Enfance volée, moi aussi j’ai des rêves, aborde plus particulièrement la problématique de la scolarisation d’une jeunesse contrainte de subvenir elle-même à ses besoins », détaille Christophe Person. D’autres posent la question de l’environnement, à travers une nature luxuriante et onirique, comme les artistes ougandais Gateja et Joseph Ntensibe, ou en utilisant des déchets, comme le Kényan Dickens Otieno qui tisse de fines tapisseries à partir de canettes métalliques, ou encore le Burkinabè Abou Sidibé qui crée des puisettes avec des chambres à air.

Certains font écho au thème de la restitution des œuvres, de l’emprunt aux arts africains à travers le cubisme, mais aussi de sa réappropriation dans une sorte d’aller-retour à travers des tableaux d’inspiration cubiste, comme le portrait-ville du Nigérian Patrick Akpojotor ou encore les toiles du Camerounais Franck Kempeng qui intègrent des figures africaines traditionnelles dans des lieux caractéristiques de la culture occidentale tels que la pyramide du Louvre ou des palais italiens.

Symbolique de cette thématique, dans son autoportrait, Le Chef, (Celui qui a vendu l’Afrique aux colons), Samuel Fosso dénonce. Il se met en scène, sur un trône africain coiffé d’une toque, à l’image du dictateur Mobutu, habillé d’une peau de léopard, couvert de bijoux, tout en croisant les références aux sociétés traditionnelles africaines et au monde occidental. Une large place est faite à ce photographe majeur du continent au sein de l’exposition « À toi appartient le regard » au musée du Quai Branly à Paris, jusqu’au 1er novembre 2020.

La Rédaction (avec Sylvie Rantrua)

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