Une nouvelle guerre des priorités sur les marchés africains

Une nouvelle guerre des priorités sur les marchés africains

[Africa Diligence] Au milieu des urgences du quotidien et des enjeux sécuritaires, les négociations tarifaires se poursuivent sur le continent noir. Mais l’impact de la Covid-19 sur le développement des transactions commerciales semble littéralement rebattre les cartes sur l’ensemble des marchés africains.

L’année dernière, les pays africains ont signé un accord visant à accroître les transactions commerciales sur le continent. S’il est mis en œuvre avec succès, ils estiment qu’il pourrait créer un marché africain unique de plus d’un milliard de consommateurs.

S’il est atteint, l’objectif de libre circulation des services et marchandises en Afrique et avec le reste du monde, ferait du continent la plus grande zone de libre-échange au monde.

L’initiative de libre-échange pourrait créer un marché intégré avec un PIB total de plus de 3 billions de dollars, selon le groupe de réflexion américain Brookings.

Pour l’heure, les échanges entre pays africains restent bien en deçà des attentes par rapport aux autres régions du monde.

Selon la Banque africaine de développement (BAD), les exportations intra-africaines ne représentent que 16,6 % du commerce total.

Malheureusement, l’accord établissant la zone de libre-échange continentale africaine (ZLEC) a souffert de la crise des coronavirus, mais il y a d’autres raisons à ce blocage.

Selon Trudi Hartzenberg, directeur exécutif du Trade Law Center (Tralac) à Stellenbosch, en Afrique du Sud, les négociations entre les nations africaines sont en cours, mais “des questions sensibles” ont été soulevées.

“Les négociations sont assez complexes parce que les pays qui négocient perdraient des revenus tarifaires. Réduire les tarifs signifie que les droits d’importation sont plus bas donc ils gagneraient moins de revenus qu’auparavant”, explique-t-elle.

“Pour certains pays, les recettes tarifaires qu’ils tirent des taxes commerciales représentent 25 % ou plus de leurs recettes fiscales totales. Les taxes les plus faciles à percevoir sont les droits d’importation.”

A cause de la crise du coronavirus, les petits commerçants de République du Congo (RDC) comme Petra Ebara (à droite) ont dû se tourner vers les importations chinoises, au lieu de marchandises en provenance des pays africains voisins

Un t-shirt importé de Chine dans l’un des pays de l’Union douanière de l’Afrique australe peut être taxé jusqu’à 45 %, et il n’y a pas de moyen facile de remplacer ce revenu, précise Mme Hartzenberg. De plus, les pays tiennent à protéger leurs économies nationales et leurs emplois.

Les règles d’origine – les critères nécessaires pour déterminer la source nationale d’un produit – qui, selon Mme Hartzenberg, sont “extrêmement complexes” constituent un autre point de friction. Malgré cela, les responsables des différentes nations persévèrent.

“Le processus de négociation virtuelle a commencé sur Zoom en mai, mais le problème est que la connectivité à travers le continent est vraiment inégale, il a donc été très difficile de maintenir l’élan”, explique-t-elle.

“Nous avons littéralement des négociations en cours chaque jour. Il y a une précipitation et il y a un engagement, mais le temps presse vraiment maintenant.”

Transport pendant la pandémie

Une mauvaise communication et un manque d’infrastructures de transport adéquates entre les pays africains sont un autre problème affectant le commerce intra-africain. Si l’on ajoute à cela une pandémie, cela devient le chaos.

“La plupart des échanges intra-africains se font par la route et il y a eu des retards aux postes frontières avec des files d’attente qui duraient littéralement plusieurs kilomètres pendant le confinement, car tous les pays ont adopté une sorte de restrictions aux frontières”, explique Mme Hartzenberg.

Likando Mwiya est chauffeur. Il déplore que les restrictions aux frontières et les tests de coronavirus entraînent de tels retards dans le transport de marchandises entre les pays africains

Afin de garantir un transit plus rapide et plus fluide des marchandises, les pays ont dû discuter des moyens de normaliser la gestion des douanes et des frontières, ainsi que le commerce de transit.

Selon Mme Hartzenberg, ces changements doivent encore appliqués :

  • Permis de transport routier transfrontalier ;
  • Limites de charge (la quantité de poids qu’un camion est autorisé à transporter sur une route);
  • Heures d’ouverture normalisées des postes frontières ;
  • Certificats de droits de douane numériques ;
  • Livres de tarifs standardisés.

Amélioration des paiements

Un autre défi à résoudre pour permettre le libre-échange intra-africain à travers le continent est l’amélioration des paiements.

Selon Kevin Njiraini, de la SFI, l’amélioration des paiements est “absolument essentielle” pour améliorer le commerce intra-africain

“L’économie numérique est absolument essentielle”, déclare Kevin Njiraini, directeur régional de la Société financière internationale (SFI), la branche du secteur privé de la Banque mondiale.

“Nous devons continuer à développer les plateformes financières, la téléphonie mobile, pour permettre à l’argent de circuler numériquement beaucoup plus facilement et beaucoup plus rapidement.”

L’entrepreneur nigérian Shola Akinlade a co-lancé Paystack en 2016 en tant que solution permettant aux commerçants du Nigeria et du Ghana d’être payés par quiconque, partout dans le monde.

Paystack traite désormais plus de 50 % de tous les paiements Web au Nigéria, ainsi que les paiements de plus de 60 000 organisations, notamment FedEx, UPS, l’opérateur mobile sud-africain MTN et bien d’autres.

“Je pense que l’Afrique est le marché des paiements le plus sous-pénétré au monde. (…) C’est un moyen [les paiements numériques] très simple de libérer le potentiel économique du continent”, dit-il. “Comment se fait-il qu’il me soit plus facile d’acheter quelque chose de Californie que de Bamako, au Mali ?”

Hartzenberg est d’accord : “Un système de paiement et de compensation sur le continent pourrait faire gagner du temps et des coûts. Il serait particulièrement important pour les petites entreprises et les petits commerçants dont la majorité sont des femmes d’être payés plus rapidement.”

Les deux co-fondateurs de Paystack, Ezra Olubi et Shola Akinlade, ont lancé le service de paiement numérique africain en 2016.

Libre-échange

De nombreux défis doivent encore être résolus pour permettre une zone de libre-échange africaine, comme le fait que les nations devraient exporter des produits, plutôt que des matières premières, afin que d’autres nations veuillent acheter plus de produits fabriqués en Afrique. Mais cela prendra du temps.

“Cela se produira progressivement – la ZLEC peut attirer l’intérêt de sources mondiales pour venir produire dans les pays africains, et cela aidera les pays à accroître leur capacité à produire des biens et des services”, dit-elle avant d’ajouter “ce que l’Afrique doit faire, c’est améliorer sa capacité de production et c’est une autre leçon apprise en raison de la crise des coronavirus.”

La rédaction (avec Mary-Ann Russon)

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