[Africa Diligence] Conclusions de l’enquête de 16 universités européennes sur la qualité de l’air en Afrique de l’Ouest : entre Abidjan et Lagos, les basses couches de l’atmosphère autour du golfe de Guinée sont polluées par des sources naturelles et humaines. Si rien n’est fait, les émissions anthropiques vont tripler d’ici à 2030.

Avions, ballons-sondes, stations météo, capteurs urbains : 16 universités européennes se sont associées pour mener la première étude sur la qualité de l’air en Afrique de l’Ouest, une région qui n’avait encore jamais été vraiment auscultée. “Les pays riverains du golfe de Guinée connaissent une situation très particulière avec des émissions locales issues de villes en forte croissance et des pollutions lointaines comme les particules fines provenant de l’érosion du Sahara ou celles émises par les feux de forêts en Afrique australe”, résume Cyrille Flamant, chercheur à l’Institut Pierre-Simon-Laplace.

Le programme baptisé DACCIWA (Dynamics-aerosols-chemistry-clouds interaction in West Africa) a mobilisé près de 9 millions d’euros de fonds européens dont 3 millions consacrés à l’acquisition de mesures dans les différents compartiments de l’atmosphère. Il livre aujourd’hui ses premières conclusions qui devront inciter les décideurs politiques à prendre des mesures importantes de réduction des pollutions, sous peine de rendre l’air difficilement respirable pour les habitants d’ici à 15 ans. La croissance démographique des villes portuaires de la région devrait en effet en 2030 provoquer la formation d’une immense agglomération couvrant 2000 kilomètres de côtes entre Abidjan (Côte-d’Ivoire) et Lagos (Nigeria).

Pollutions naturelles et anthropiques

Avec le régime de mousson africaine, le golfe de Guinée connaît deux “saisons” bien marquées de pollutions naturelles. En été, les pluies bloquent les vents du nord et favorisent ceux du sud, provoquant la remontée de particules fines issues des incendies de forêts et des cultures sur brûlis de l’Afrique Australe. En hiver, les vents du nord prennent l’ascendant et saturent l’atmosphère de poussières provenant de l’érosion du désert du Sahara. À ces phénomènes naturels, s’ajoutent les émissions de l’activité humaine. “Le trafic urbain, les usines, la combustion de biomasse pour le chauffage, la cuisson ou le défrichement de zones forestières provoquent un panache dense qui bloque une partie du rayonnement solaire et provoque une baisse des températures”, décrit Cyrille Flamant. Il faut y ajouter les rejets d’un intense trafic de bateaux de marchandises, seul moyen de relier efficacement les ports de la région et de l’exploitation pétrolière offshore. Mais les sources les plus émissives sont… les décharges à ciel ouvert, où la combustion lente et permanente des déchets relargue d’énormes quantités d’aérosols.

Ces poussières ont un effet important sur la formation des nuages, les vents et l’efficacité des pluies. “Les nuages se forment à partir de noyaux de condensation et d’humidité, résume Cyrille Flamant. Dans l’atmosphère de ces régions, l’humidité ne manque pas et c’est donc la quantité d’aérosols qui influe sur la formation de la pluie. Avec de très nombreux noyaux de condensation, les nuages ne forment que des gouttelettes qui tomberont plus difficilement au sol, réduisant ainsi l’efficacité des précipitations.” Quant à la réduction de l’ensoleillement, il a pour conséquence l’abaissement des températures au sol et une modification des régimes des vents entre océan et continent. Le programme a pu ainsi constater l’ampleur de ces modifications et même mesurer des différences météorologiques entre les centres urbains très émetteurs de particules et les campagnes environnantes.

Préserver un environnement durable pour 2030

Ces modifications météorologiques vont jouer un rôle sur la productivité agricole. Elles vont aussi impacter la santé des populations. L’Inserm a ainsi mené les premières études épidémiologiques sur les habitants d’Abidjan et de Cotonou. L’institut devrait livrer dans les prochains mois ses résultats sur la prévalence des asthmes lors des pics de pollution dans ces deux villes. On ignore aujourd’hui absolument tout de la mortalité cardio-vasculaire due à la pollution atmosphérique dans cette grande région où vivent plusieurs dizaines de millions d’habitants.

Les résultats de DACCIWA devraient, espèrent les chercheurs, inciter les pouvoirs publics à intervenir sur les sources humaines de pollution de l’air. “Songez par exemple que le trafic urbain est constitué en majorité de voitures et motos, chinoises le plus souvent, qui fonctionnent avec des moteurs deux temps consommant une essence grossièrement raffinée et donc très polluante”, dénonce Cyrille Flamant. Des changements dans les méthodes agricoles, l’investissement dans des procédés industriels plus efficaces, la promotion de transports en commun ou de motorisations propres, l’obligation de réduction des émissions d’extraction pour l’industrie pétrolière, autant de mesures à prendre urgemment pour que le golfe de Guinée reste vivable en 2030. Ce qui laisse peu de temps pour l’action.

La rédaction (avec DACCIWA)

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