[Africa Diligence] Alors que le Ghana est doté du plus grand réservoir d’eau douce du monde, ses habitants doivent boire de l’eau en sachet, faute d’infrastructures d’approvisionnement et d’assainissement.

Quand Johnnie Water allait à l’école, dans la région de la Volta au Ghana, lui et ses camarades de classe devaient se rendre chaque matin à la rivière et ramener au moins deux seaux d’eau chacun pour remplir le réservoir de l’école. Lorsqu’il était un tout jeune homme, l’eau ne coulait qu’en de rares occasions dans la maison qu’il partageait avec son frère. La nuit, ils laissaient un seau sous le robinet ouvert et dès qu’ils entendaient l’écho des gouttes qui frappaient le fond plat, ils se levaient en hâte pour ne pas manquer les quelques heures où l’eau était disponible.

Gros plan sur la région d’Accra, sise sur le Golfe de Guinée, et le lac Volta, source principale en eau. La carte montre que le Ghana n’en manque pas mais souffre de gros problèmes d’approvisionnement.

Dans la maison où Johnnie habite aujourd’hui à Accra, la capitale ghanéenne, l’eau ne manque pas, mais la moindre goutte est acheminée en camion par une grande entreprise – une opération terriblement coûteuse. Comme bon nombre de ses concitoyens, Johnnie a été toute sa vie à la poursuite de l’eau.

Johnnie Water a vécu en Tunisie, en Belgique et au Canada, où il travaillait en tant que consultant international. Il est rentré l’an dernier au Ghana, le pays qui l’a vu naître et où il a grandi. A présent, il peut rendre visite à sa mère régulièrement, parler twi (le twi ou tchi est un dialecte akan parlé au Ghana, principalement par le peuple aashanti, ndlr) avec ses compatriotes et s’investir dans la vie de son pays d’origine. « Quand je reviens ici après un voyage, me dit-il alors que nous nous rendons à son bureau en empruntant une route cahoteuse, et que je vois l’humilité des gens, je me dis que tout n’est pas encore perdu. »

Au lieu d’investir dans des banques ghanéennes au cours imprévisible, ou bien d’acheter une boutique ou un lopin de terre, Johnnie Water a décidé de placer son argent dans un produit pour lequel il y aura toujours de la demande : l’eau. « Au Ghana, il y a très peu de domaines commerciaux où on ne risque pas de se faire escroquer. »

L’eau n’échappe pas à la règle

Si l’eau est l’élixir de la vie humaine, la seule boisson dont nous ne pouvons-nous passer, elle est aussi une cause de mortalité dans de nombreux pays. D’après l’Organisation mondiale de la santé (OMS), près de deux millions de personnes dans le monde boivent encore de l’eau contaminée par des déjections. L’eau tue chaque année 500’000 personnes, qui succombent à des maladies telles que le choléra, la dysenterie, la typhoïde ou la polio. Le nombre de personnes dans le monde ayant accès à une « source d’eau assainie » (non contaminée par des matières fécales) a augmenté de deux millions depuis 1990. Pourtant, l’Afrique subsaharienne conserve un retard considérable par rapport au reste du monde. Plus de 300 millions de personnes dans cette région continuent à boire de l’eau contaminée.

Au Ghana, 3’000 enfants de moins de cinq ans meurent chaque année de maladies d’origine hydrique, transmises par l’eau contaminée ou par de mauvaises conditions d’hygiène. Une étude estime que, pour chaque année passée en milieu urbain au Ghana, les agents pathogènes présents dans l’eau potable réduisent l’espérance de vie saine de six mois. Même si les sources d’eau sont nombreuses, la majorité des Ghanéens n’ont pas accès à l’eau courante chez eux. Les infrastructures d’approvisionnement en eau dans le pays sont très loin de répondre à la demande. Les habitants doivent gérer leur temps, leur argent et leur santé pour déterminer à quelle source boire. Des millions d’entre eux choisissent de se procurer l’eau dans des sachets plastique de 500 ml, dont certains s’approvisionnent auprès de Johnnie Water.

Lorsque je rencontre pour la première fois Johnnie Water – dont le vrai nom est John Afele –, il vient me chercher à une station essence en périphérie de la ville, et nous prenons la route d’une région appelée Adusa. Il conserve la machine d’emballage de l’eau dans une pièce impeccable, en face de la maison de sa sœur. Sur tous les murs se trouvent des affiches détaillant les règles de propreté et d’hygiène, destinées aux employés de Johnnie Water. La machine, réalisée par une entreprise chinoise du nom de Koyo Beverage Machinery, fait à peu près la taille d’un grand distributeur de boissons. Si elle avait été d’une couleur plus vive et non pas métallique, elle aurait pu se trouver dans la chocolaterie de Willy Wonka (le patron de la chocolaterie du roman Charlie et la Chocolaterie de Roald Dahl, ndlr), avec sa production régulière et répétitive de mets savoureux.

Il se fait appeler Johnnie Water et vend de l’eau en sachet

Elle est gérée par un opérateur nommé Edward Dankwah, qui me montre comment introduire un rouleau de plastique à l’arrière de la machine, avant de régler la température sur 140°C. Une fois l’appareil en route, la feuille de plastique passe à l’avant de la machine. Elle est ensuite découpée puis remplie d’eau par un tuyau relié au système, avant d’être thermo-scellée. Le produit fini est un sachet rectangulaire un peu plus petit qu’un sac à sandwich et rempli de liquide. On peut lire dessus « Johnnie Water » en lettres bleues, sous l’image d’une colombe qui tient dans son bec un rameau d’olivier.

Johnnie a choisi le nom de la marque en référence au whisky Johnnie Walker. Pour en boire le contenu, il suffit de faire une ouverture dans l’un des coins, puis de presser le sachet en plaçant la bouche au niveau du trou. Glacé, c’est un véritable plaisir, bien que surprenant pour une personne habituée à boire dans des verres, des canettes ou des bouteilles. Une fois que la machine a rempli et scellé les sachets, au rythme d’un sachet toutes les deux secondes, ceux-ci tombent dans un petit seau. Dankwah vérifie alors qu’ils ne fuient pas et les range dans de grands sacs aux couleurs de Johnnie Water, qui peuvent contenir chacun trente sachets.

L’eau de Johnnie Water provient d’un forage de 150 mètres de profondeur, situé non loin de la machine. Avant que l’eau ne soit versée dans les sachets, Dankwah la fait passer dans un filtre de sable et de carbone et la purifie ensuite par osmose inverse, un procédé utilisant la pression, souvent employé pour ôter le sel présent dans l’eau de mer. L’eau est ensuite exposée à des rayons ultraviolets, dont les radiations électromagnétiques tuent les micro-organismes telles que les bactéries et les virus. Lorsque l’eau arrive enfin dans les sachets, elle est donc débarrassée de toute trace de sel, de bactéries et de particules fines. Elle est à présent ce qu’on appelle de « l’eau pure », qui a longtemps été difficile à trouver au Ghana.

La quête de l’eau pure au Ghana précède l’indépendance du pays de plusieurs décennies. En 1888, malgré l’opposition de la population locale, le gouvernement colonial britannique a ordonné la fermeture de deux bassins « sérieusement pollués » et ouvert deux nouveaux réservoirs à Accra, pour répondre au « problème persistant de l’acheminement de l’eau » de la ville, écrit l’historien K. David Patterson dans un article pour le magazine Social Science & Medicine. Tout juste trois ans plus tard, un analyste déclarait l’un des réservoirs impropres à la consommation. Vingt ans après, le réservoir d’Akimbo n’était plus qu’un trou boueux de moins de 30 cm de profondeur où les cochons et les personnes atteintes de la dracunculose (maladie parasitaire provoquée par un ver rond. Ces vers sont présents dans des crustacés microscopiques, vivant dans l’eau stagnante. ndlr) venaient se plonger.

Le rapport annuel 1898 sur la Côte d’Or, rédigé par le secrétaire colonial de la région pour le Parlement britannique, déclarait : « Il existe deux grandes difficultés pour mettre en place un système sanitaire efficace… a) l’approvisionnement insuffisant en eau, b) les mauvaises habitudes d’une grande majorité de la population autochtone.» Plutôt que de reconnaître qu’il n’avait pas réussi à fournir de l’eau propre et à instaurer des mesures d’hygiène satisfaisantes, le gouvernement colonial rejetait la faute sur les habitants.

En 1942, le conseil municipal d’Accra a mené une campagne « pour informer et apprendre aux habitants le processus de production de l’eau pure, les raisons de son coût élevé et comment bien utiliser l’eau pour éviter le gaspillage », écrit l’historienne Anna Bohman dans sa thèse de l’Université d’Umea, intitulée Comprendre le défi de l’eau et des mesures sanitaires : Histoire de l’alimentation en eau et du système sanitaire en milieu urbain au Ghana, 1909-2005. Cette année-là, dans une émission radio d’Accra organisée par le directeur des Travaux Publics, les citoyens ont pu entendre que l’eau était « aussi précieuse que de l’or » et que « gaspiller l’eau est un crime grave ».

Une fois l’indépendance acquise en 1957, l’administration du premier président du Ghana, Kwame Nkrumah, a repris le flambeau. Le problème de l’eau, qui se résumait jadis à étancher la soif des habitants, est devenu une question d’honneur national. « Que l’ensemble des Ghanéens ait accès à l’eau était le symbole de la rupture d’avec le gouvernement colonial, car cela favoriserait les infrastructures pour le développement social du pays et de sa population », écrit Bohman.

Quelques années après l’indépendance, seulement un sixième des Ghanéens avait un semblant d’accès à l’eau potable. Aujourd’hui, ce nombre a dépassé les 80% – une amélioration conséquente, mais qui masque la complexité et la minutie de la quête d’une eau pure, qui rythme la vie des habitants – surtout dans la région d’Accra.

Il manque 264 millions de litres d’eau par jour aux habitants d’Accra. Un déficit dû à une gestion défaillante.

La population d’Accra, pôle commercial de l’Afrique de l’Ouest, n’a cessé de dépasser la capacité d’approvisionnement en eau de la ville depuis que les réservoirs boueux mentionnés plus haut ont été mis en place comme source d’eau potable. En 1911, Accra comptait moins de 20’000 résidents. En 1948, ils étaient 136’000, et six ans plus tard, ils étaient presque 200’000. A chaque nouvel arrivant, le besoin d’eau devenait plus important. A présent, la ville compte environ deux millions de personnes, et la zone métropolitaine plus du double. Le déficit d’apport en eau est de 264 millions de litres par jour – déficit attribué à une gestion qui manque singulièrement de professionnalisme.

Plus récemment, à la fin des années 1990, l’eau potable était ainsi vendue dans les rues d’Accra : on se servait de gobelets communs et l’eau se trouvait dans de grandes cuves en aluminium. Plus tard, ce procédé peu hygiénique a été remplacé par des sachets en plastique jetables, fermés par un nœud et conservés entre des blocs de glace pour les garder au frais. Lorsque la distribution à l’aide de gobelets est devenue moins répandue, les machines d’emballage sont apparues. Désormais, les sachets sont les principaux conteneurs d’eau au Ghana, et c’est le moyen le plus couramment employé pour boire dans la capitale. Ils sont même davantage utilisés que les bouteilles d’eau et les fontaines, considérées comme des produits de luxe et plus appréciés que l’eau du robinet, dont beaucoup se méfient.

L’idée de mettre l’eau en sachets semble venir du Nigeria, mais elle s’est démocratisée au Ghana, où la population urbaine a dépassé les 50% en 2010 – elle était seulement de 23% en 1960. Je n’ai pas pu trouver d’informations fiables sur le marché de l’eau en sachets au Ghana, mais Raymond Mensah Gbetivi, responsable commercial de Voltic (l’une des plus grandes sociétés de production de sachets au Ghana), m’a affirmé que selon ses estimations environ 4,5 milliards de sachets sont vendus chaque année dans tout le pays. L’an dernier, Voltic en a vendu à elle seule environ 450 millions, bien que Gbetivi affirme que les grandes entreprises ont encore du travail pour rattraper les entreprises familiales.

« De toutes petites entreprises contrôlent environ 70% du marché », m’assure-t-il (selon ses estimations, une fois de plus). Voltic, qui appartient à la multinationale, cotée à la bourse de Londres, SABMiller, est en compétition avec d’autres grandes marques ghanéennes telles qu’Everpure et Special Ice, mais aussi avec des centaines (ou peut-être des milliers) de petites entreprises familiales telles que Johnnie Water. Pour créer une entreprise de sachets, il suffit d’avoir accès à l’eau courante et d’acheter une machine d’emballage contre quelques milliers de dollars. On peut ensuite commencer à produire et vendre sur le champ.

« Nous rendons l’eau accessible à une certaine catégorie de personnes », m’explique Gbetivi. Même si les sachets sont le produit que Voltic produit le plus, ils génèrent moins de profits que leurs bouteilles ou leurs distributeurs. Mais la demande est si élevée que même les entreprises qui se focalisaient sur une clientèle aisée ne peuvent l’ignorer : le marché s’est étendu à toute la population du pays, soit 25 millions de personnes. « Les gens ne font pas confiance aux municipalités pour l’acheminement et la disponibilité de l’eau, regrette Gbetivi, voilà pourquoi nous avons commencé à produire des sachets. » Ce manque de confiance traverse les frontières, aussi l’eau en sachet s’est-elle répandue dans tous les pays d’Afrique de l’Ouest frontaliers du Ghana et du Nigeria, en Inde et peut-être même jusqu’en Amérique centrale.

Pour tenter de comprendre pourquoi les Ghanéens ont si peu confiance en leurs dirigeants, il me suffit de m’intéresser à Johnnie Water. Un samedi de la fin du mois de janvier, je suis censé suivre l’équipe de livraison pour voir où ils vendent leur eau pure. Mais quand je me lève ce matin-là, je reçois un message me disant que l’électricité est coupée dans la région depuis la veille et qu’Edward, l’opérateur, ne peut donc pas pomper l’eau du forage de Johnnie. Résultat, ils ne pourront pas vendre d’eau aujourd’hui.

Au mois de février, Accra est placée sous un programme de rationnement de l’électricité, où celle-ci est disponible pendant 12 heures avant d’être coupée 24 heures. Les coupures de courant étant fréquentes (c’est l’une des autres grandes crises des infrastructures ghanéennes), Johnnie possède un réservoir pour stocker l’eau dans les moments où l’électricité est indisponible. Mais il a également besoin d’électricité pour pomper l’eau, la filtrer et l’emballer.

Il y a six mois, Johnnie a acheté un générateur diesel de secours. Mais à chaque fois qu’il l’utilise, les profits de l’entreprise chutent, quand ils ne sont pas tout bonnement nuls. Johnnie m’informe que ses profits s’élèvent à environ 6 centimes d’euros par sac de 30 sachets, qu’il vend deux cédis ghanéens l’unité (devise officielle depuis 1965, ndlr, environ 52 centimes d’euros). Mais ses bénéfices dépendent du volume produit, et cette semaine, il est particulièrement bas. Même en utilisant le générateur, ce dernier n’est pas assez puissant pour pomper l’eau, faire marcher le système de filtration et la machine d’emballage. Ils l’utilisent pourtant de temps en temps pour satisfaire leur clientèle et étancher leur soif.

Les problèmes les plus profonds du Ghana affectent sérieusement les entreprises comme celle de Johnnie Water. Une entreprise qui existe car le gouvernement n’est pas en mesure de fournir de l’eau au peuple, et qui se trouve régulièrement elle-même dans l’incapacité de fournir de l’eau à ses clients car le gouvernement ne parvient pas à fournir d’électricité… C’est un cercle vicieux qui apparaît pire encore lorsqu’on s’aperçoit qu’environ la moitié de l’électricité du pays est produite par un barrage hydroélectrique géant, situé à 100 km au nord de la capitale.

Le Ghana a le plus grand lac artificiel du monde, le lac Volta créé dans les années 60

Le barrage d’Akosombo est une autre preuve que le Ghana possède de l’eau. Mais qu’elle n’est pas fournie aux Ghanéens sous une forme potable, sans danger pour la santé des consommateurs. Le barrage a été construit dans les années 1960, créant par la même occasion le plus grand lac artificiel du monde, le lac Volta, qui mesure environ la taille de Porto Rico. Le Ghana a de l’eau. Il en a tellement que, selon un article de Ralph Mills-Tettey, 80’000 personnes ont dû être relogées pour permettre la création du lac. Le Ghana dispose d’assez d’eau pour submerger 700 villages.

Malgré les immenses ressources en eau du pays, moins de 10% de la population d’Accra possède un point d’eau fiable chez eux, et moins de la moitié dispose d’une fontaine commune. Que font les gens lorsqu’ils doivent se doucher ou faire la vaisselle ? Bon nombre d’entre eux achètent de l’eau aux voisins reliés au réseau de la ville et la récupèrent dans un gallon Kufuor, ce récipient jaune en plastique de 20 à 25 litres, utilisé d’ordinaire pour stocker l’huile de cuisson.

Nommés ainsi d’après John Agyekum Kufuor, président du Ghana de 2001 à 2009 (une époque où la pénurie d’eau était particulièrement sévère), les gallons constituent un autre élément important du commerce de l’eau au Ghana. Tout comme les sachets, ils sont partout dans Accra. J’ai parlé à Serge Attukwei Clottey, un jeune artiste qui vit près de la plage de Labadi à Accra, et qui utilise les gallons comme matière première pour ses œuvres.

« A chaque fois que vous voyez du jaune, cela représente l’eau, m’explique-t-il, et chaque fois que vous voyez un gallon, cela représente la lutte. » De nombreuses familles conservent ces gallons par dizaines dans leur jardin et les utilisent pour stocker l’eau de la toilette, du ménage et même pour boire. Sans arrivée directe d’eau chez eux, les gens doivent porter ces récipients particulièrement lourds des points d’eau jusqu’à leur maison.

L’un de mes amis, Fred, a un problème typique du commerce de l’eau. Il garde environ cinq ou six gallons chez lui pour sa consommation personnelle et les remplit une fois par semaine. Il habite près de chez Clottey à Labadi, et l’eau ne coule jamais chez lui. Il m’a confié qu’il avait l’intention de déménager, car dans cette région, remplir un gallon coûte environ 17 centimes – deux fois plus que près de son lieu de travail.

Le prix de l’eau, en sachets ou en gallons, varie considérablement d’un quartier à l’autre, en fonction de la concurrence et de l’accessibilité. L’inflation et la valeur de la monnaie entrent aussi en jeu. Une hausse dans le prix des sachets est toujours importante car les pièces d’un pesewa sont rarement utilisées au Ghana – on les trouve plus souvent en coupures de cinq (100 pesewas équivalent à un cédi, soit environ 26 centimes d’euros).

En 2007, le prix d’un sachet était de cinq pesewas, mais il a fini par doubler, et dans certains quartiers d’Accra, des femmes et des enfants se changent en marchands ambulants et les vendent pour 15 pesewas. Cette hausse ne semble pas très importante (un peu plus d’un centime d’euro), mais dans un pays où le travailleur moyen gagne moins de 1’750 euros par an (1’908 francs), le prix de l’eau est exorbitant, surtout lorsqu’on doit payer à chaque fois qu’on a soif…

Clottey récupère d’anciens gallons Kufuor et les utilise dans ses œuvres d’art, soit en les découpant, soit en utilisant la partie supérieure pour créer des masques qu’il porte sur ses photographies ou dans la rue (le goulot des gallons ressemble à une bouche, la poignée à un nez, et quand on sépare le haut du reste du gallon, on dirait un masque traditionnel ghanéen).

Mais Clottey s’interroge : « Et si, dans l’avenir, le Ghana avait de l’eau ? » Les gallons sont importants uniquement à cause de la pénurie. Alors il se sert de gallons cassés, la plupart du temps jetés, pour fabriquer des objets fonctionnels : une chaise, un masque, un tapis, une toiture. Avec ses créations, Clottey prépare un avenir hypothétique dans lequel les ghanéens n’auront plus à courir après l’eau.

Trois jours après le report de ma sortie avec l’équipe de Johnnie Water, elle est une nouvelle fois annulée. L’électricité est encore coupée à Adusa, et ils n’ont aucun sachet à livrer. Johnnie s’excuse et me dit qu’il m’appellera quand ils en auront suffisamment. Je me demande vers qui ses clients se tournent pour obtenir de l’eau quand il ne produit pas de sachets. Surtout que la plupart des gens les considèrent comme la seule source d’eau pure à un prix abordable.

Mais l’eau qu’ils contiennent est-elle si pure que cela ? Difficile de répondre à cette question puisque le marché est constitué de trop nombreux producteurs, qui purifient l’eau avec leur propre système. Pourtant, de nombreux tests ont été réalisés sur l’eau en sachets depuis leur introduction au Ghana dans les années 1990, et les résultats ne sont guère encourageants.

« Elle n’est pas forcément meilleure que l’eau du robinet », me dit Abena Safoa Osei, assise à son bureau à Accra. Osei est une micro-biologiste qui travaille avec le Ghana Standards Authority (l’agence gouvernementale responsable des normes sur les produits, les services, etc.). Elle est également l’auteure principale d’une étude sur la qualité micro-biologique de l’eau en sachet à Accra, publiée dans Food Control. Osei et ses co-auteurs ont trouvés différents protozoaires, microsporidies, cyclospora, des oocystes de Cryptosporidium et même des ascarides dans une analyse réalisée sur un échantillon de 60 sachets issus de différents producteurs d’Accra.

Tous peuvent provoquer des diarrhées chez les personnes en bonne santé et peuvent même s’avérer mortels pour les individus qui ont un système immunitaire fragile, comme par exemple les personnes atteintes du VIH. « On ne peut pas dire que l’eau en sachet soit sans danger, conclut Osei dans son étude. La plupart du temps, la filtration est inefficace, l’environnement de production ne respecte pas les règles d’hygiène et les conditions sanitaires laissent à désirer. » Pourtant, Osei ne souhaite pas rendre les sachets illégaux. « En un mot, la production d’eau en sachet a besoin d’être encadrée, précise-t-elle, si on veut emballer l’eau, il faut qu’elle puisse être consommée sans danger. Il faut garantir le meilleur niveau de sécurité possible, car on ne peut pas dire aux gens que s’ils n’ont pas les moyens d’acheter de l’eau en bouteille, ils devront se contenter d’une eau de moins bonne qualité. »

Osei me dit aussi qu’elle considère que l’eau du robinet est potable, une vision que beaucoup ne partagent pas mais qui pourrait être vraie si l’on prend en compte quelques mises en garde importantes. L’eau d’Accra est pompée depuis l’une des deux usines de traitement des régions de Kpong et de Weija. Quand l’eau sort de ces usines, on peut la boire sans problème, me dit Osei, mais elle arrive ensuite dans les canalisations de la ville, qui sont très anciennes, mal entretenues et très abîmées en de nombreux endroits.

L’eau peut être saine en amont et polluée en aval à cause de la vétusté des canalisations

Tous les systèmes de distribution d’eau du monde ont des « pertes », de l’eau que personne ne paie car les populations y ont accès gratuitement par mandat, parce qu’elle fuit ou bien parce que les gens fraudent. Dans les pays à hauts revenus, la plupart de ces pertes sont dues à des fuites.

Au Ghana, néanmoins, elles sont dues à l’installation sans autorisation de robinets et d’inexactitudes au niveau des compteurs. Certaines familles et parfois des quartiers entiers se relient au système d’alimentation d’Accra et créent leurs propres canalisations, sans mettre de compteur. Même ceux qui sont équipés d’un compteur bénéficient d’un tarif fixe, car il est particulièrement difficile pour les compagnies d’eau de suivre la consommation de leurs clients. On a estimé qu’en 2006, 60% de l’eau du robinet consommée à Accra n’avait pas été payée.

Lorsqu’elle arrive dans ces vieux tuyaux abîmés, l’eau qui était auparavant propre risque de rentrer en contact avec une eau sale, à cause des fuites et des effets d’aspirations provoqués par les tuyaux vides. Les clients qui ont la chance d’avoir accès à l’eau directement chez eux peuvent se retrouver avec de l’eau contaminée par des agents pathogènes qui sont la cause de maladies. L’eau des villes étant souvent rationnée, la population achète des réservoirs, placés en hauteur au-dessus des maisons et à l’intérieur desquels l’eau stagne.

L’ingénieur britannique Michael Pritchard a inventé le filtre portatif Lifesaver (Viesauve), qui peut transformer la plus répugnante des eaux en eau potable en une poignée de secondes. Démonstration au TEDGlobal, 2009.

Ces récipients en plastique sont aussi largement exposés au soleil équatorial, ce qui rend l’eau plus impropre encore à la consommation. Et pour de nombreux habitants des quartiers qui ne possèdent pas d’acheminement en eau, qu’il soit légal ou non, le précieux liquide est amené par des compagnies privées ou des particuliers dans des camions. La qualité de l’eau se dégrade alors encore un peu plus pendant le transport tandis que les prix augmentent.

Une étude réalisée en 2013 dans le journal Science of the Total Environment montre que « le degré de contamination est soixante fois plus important entre l’acheminement de l’eau et son stockage dans chaque maison », et que ce stockage domestique est la principale cause de maladies hydriques, principalement dues à la bactérie Escherichia coli (plus connu sous l’appellation colibacille et en abrégée en E. coli. Il s’agit d’une bactérie intestinale commune chez l’être humain, elle peut provoquer des gastro-entérites, infections urinaires, méningites, ndlr.)

Les sachets sont arrivés sur le marché pour combler les lacunes de l’économie liée à l’exploitation d’eau salubre. Dans un pays gangrené par une mauvaise gouvernance et des infrastructures encore fragiles, les sachets en plastique sont considérés par certains comme une bouée de sauvetage indispensable, un moyen de distribuer aux personnes qui en ont besoin ce liquide nécessaire pour vivre.

Justin Stoler, un chercheur de l’Université de Miami, qui a rédigé plusieurs études sur l’eau en sachet au Ghana, se montre très positif quant à son potentiel. Dans une ville où l’accès à l’eau courante a considérablement baissé au cours de la dernière décennie et où ceux qui ont un robinet chez eux ont des connexions dans les secteurs publics et privés, Stoler considère les sachets comme un facteur déterminant dans la vie au Ghana.

« L’essor de l’industrie du sachet, écrit-il dans le Journal of Water, Sanitation and Hygiene for Development, permet un accès amélioré à l’eau pour les campements sauvages et les bidonvilles, et allège le besoin de trouver une méthode sécurisée pour stocker l’eau potable dans ces endroits. »

Même si de nombreuses études précédentes ont trouvé des traces de contamination dans les sachets, Stoler écrit que très peu de ces études, y compris celle d’Osei, « ont suivi un protocole incluant des échantillons suffisamment grands, une grande couverture du territoire ou une rigueur scientifique satisfaisantes pour arriver à des conclusions crédibles sur la qualité de l’eau, même à l’échelle locale ». Peut-être plus important encore, il m’explique que l’industrie de production des sachets dans le pays évolue bien trop vite pour s’appuyer sur des données vieilles de cinq ans.

L’eau en sachet est un moindre mal et rend service aux populations

« Je pense qu’en à peine six ans, nous avons presque vu défiler le cycle de vie complet d’un produit, me relate Stoler. Au départ, c’étaient surtout les autocrates qui buvaient de l’eau en sachet. Mais il semblerait qu’en quelques années seulement, le marché ait évolué et s’adresse maintenant à des personnes ayant de faibles revenus, et même aux plus pauvres… On ne nous sert pas de l’eau en sachet dans les conférences ou les colloques. »

Stoler pense que « l’évolution à vitesse grand V » de ce commerce a rapidement rendu le produit meilleur et plus sain. En raison de la très forte demande, de plus grands producteurs tels que Voltic ont pénétré sur le marché et utilisent l’eau qu’ils vendent en bouteilles – destinée aux plus aisés – pour remplir les sachets vendus aux plus démunis et aux classes moyennes. Et avec une concurrence rude dans de nombreux domaines et des milliards de sachets écoulés chaque année, les consommateurs sont devenus plus vigilants sur ce qu’ils achètent.

« C’est l’un des exemples les plus étranges d’un capitalisme à l’état quasi-pur, affirme Stoler. L’approvisionnement n’est pas suffisant, donc le secteur privé entre en jeu et répond à la demande. Les consommateurs commencent à comprendre qu’il y a une différence dans la qualité des produits. Les producteurs qui proposent un produit de meilleure qualité dominent les autres. Les incitations commerciales les poussent à améliorer leur produit et, sans trop de régulation, des produits de meilleure qualité se retrouvent alors sur le marché. »

Son travail prouve que les consommateurs ghanéens ont aidé à améliorer le produit expérimental, et peut-être même dangereux pour la santé, qu’Osei avait recueilli, pour en faire un produit plus propre. Dans une étude récente réalisées dans les deux quartiers les plus pauvres d’Accra (Old Fadama et Old Tulaku), Stoler n’a trouvé de traces d’excréments dans aucun des sachets examinés.

Et plus de 80% des échantillons avaient un taux de bactéries hétérotrophiques – qui indique le niveau de propreté dans un système de distribution – en dessous des normes internationales recommandées, ce qui est bon signe. Toutes les marques de sachets ayant bonne réputation quant à la qualité de leur eau « étaient 90% moins susceptibles de contenir des bactéries hétérotrophiques ».

Comme Osei, Stoler émet malgré tout quelques réserves sur les effets que peut avoir l’eau en sachet sur la santé. Certaines personnes ont tant besoin d’argent qu’elles tenteront leur chance avec une marque moins chère, si cela leur permet d’économiser quelques centimes à chaque fois qu’elles ont soif.

On ne sait toujours pas avec précision de quelle façon le soleil affecte la qualité de l’eau quand sa chaleur tape sur les sachets que les marchands ambulants transportent sur leur tête dans des bassines en plastique. Les rayons UV pourraient rendre l’eau plus propre en tuant les micro-organismes résiduels, tout comme ils pourraient faire fondre des éléments nocifs présents dans le plastique qui se dissoudraient alors dans l’eau. Stoler a également trouvé dans quelques sachets des bactéries Pseudomonas, qui peuvent être dangereuses pour certains consommateurs.

Pour se distinguer des concurrents, certains producteurs préfèrent miser sur une qualité du plastique contenant un taux de bactérie le plus bas possible.

Le travail de Stoler prouve néanmoins que les personnes qui boivent de l’eau en sachet sont en meilleure santé que ceux qui boivent de l’eau provenant d’autres sources. Cela inclut une meilleure santé chez les femmes et moins de diarrhées chez les enfants, selon la population.

Mais la qualité de l’eau en sachet sur le marché est toujours incertaine. Osei considère qu’il est peut-être temps que les autorités ghanéennes interviennent et régulent l’industrie. Comme elle l’écrit dans une lettre adressée au rédacteur en chef du journal Food Control : « Quand les robinets seront asséchés, nous voulons que des mesures soient mises en place pour s’assurer que l’eau en sachet que consomment nos compatriotes est aussi bonne pour leur santé que ce que nous espérons. »

Le Ghana est noyé dans le plastique, et ironie du sort, les millions de sachets vendus chaque mois pour fournir une eau non-polluée ont dégradé l’état des canalisations en bouchant les tuyaux, causant des inondations lors de la saison des pluies et favorisant la propagation de maladies hydriques.

Les sachets ont peut-être résolu le problème d’acheminement de l’eau, mais il reste de gros progrès à faire dans l’évacuation des déchets plastiques. La quantité impressionnante de déchets générés par les sachets dans les rues est une autre source d’inquiétude pour la population d’Accra.

La gestion des déchets est un vrai problème dans le pays, et les sachets ont certainement leur part de responsabilité. Sur certaines plages, l’eau est remplie de sachets qui forment comme des essaims de méduses. On en voit partout en ville, et les campagnes de recyclage n’ont pas suffi à endiguer ce flot. Des centaines de tonnes de déchets plastiques sont générées chaque jour au Ghana, majoritairement des sacs en plastique non biodégradables.

Jeudi, à six heures du matin, l’équipe de livraison de Johnnie Water se rend enfin à Ablekuma, un quartier pauvre à majorité musulmane situé à la limite d’une Accra en constante expansion. Je prends place à l’avant de leur petit camion avec Joe, le chauffeur, et Abraham, leur vendeur âgé de 20 ans. « On est comme une famille », me dit Joe à propos de l’ambiance qui règne chez Johnnie Water.

Une famille qui n’a toujours pas accès à l’électricité. Cela fait cinq jours qu’il n’y a pas de courant à Adusa, et il se dit qu’il faudra peut-être attendre encore un mois avant que la situation ne soit rétablie. Mais Johnnie Water a des concurrents dans la région, comme Clean Hand, Pacific, Silk Ice et Pure Life. Alors, en milieu de semaine, ils ont mis en route le générateur de secours pour avoir assez d’eau pour faire leur livraison.

Hassan, un jeune milieu de terrain qui attend d’être contacté pour passer professionnel au Qatar est assis à l’arrière du camion avec les sachets. Les routes que nous parcourons pour livrer l’eau sont truffées de nids-de-poule profonds de 60 centimètres, de boue et de caniveaux ouverts, et Joe doit éviter poulets, chiens, dindons, bus, motocyclettes, vélos, voitures et piétons.

Nous dépassons des dizaines de boutiques baptisées d’après des versets bibliques : Psaume 22 « Sauve-moi de la gueule du lion et des cornes du buffle !» ou Apocalypse 12 « Ils l’ont vaincu à cause du sang de l’Agneau ». On peut sans doute lire l’intégralité du Nouveau Testament en passant devant les boutiques situées entre Adusa et Ablekuma, et trouver la foi affiche après affiche.

Lors d’une journée type, le camion fait deux courses et vend 200 sacs de 30 sachets à chaque voyage. Mais puisque l’électricité a été coupée pendant longtemps, ils n’ont que 170 sacs aujourd’hui et ne font qu’une tournée. Tandis que nous nous rendons d’un client à un autre, des gens arrêtent le camion pour acheter un sac. Devant une boutique, deux femmes sont en train de se disputer. L’une veut acheter 30 sacs, mais Abraham ne peut lui en vendre que 15 car il a peur de ne plus avoir de sachets pour ses plus fidèles clients. « Les gens se battent pour cette eau », s’indigne-t-il.

La boutique Showers of Blessing achète un sac, celle de Ask Me Spot en prend deux, et la famille qui vit à côté en achète un également. Une femme âgée portant un petit enfant prend un sac, et une femme qui vient de faire sa toilette en prend quatre. Un homme musulman, selon Joe un « très bon client », en achète quinze pour sa boutique, pas plus grande qu’un placard. Les clients se demandent pourquoi il y a un étranger à bord du camion. Alors, Joe et les autres décident de tirer profit de ma présence : « s’ils nous voient avec toi, c’est le signe que nos produits sont de qualité », me dit Joe.

Au bout d’une heure et demie, ils se rendent chez leur dernier client de la journée, une boutique qui vend du pain, des sucreries et quelques babioles. Le gérant veut acheter 25 sacs, mais il n’en reste plus que 11. Nous prenons le chemin du retour avec un camion vide, en passant par un quartier voisin appelé Agape, qu’ils traversent en général lors de leur tournée l’après-midi. Un homme sort de sa maison et siffle pour que nous nous arrêtions, mais Joe continue de rouler, agitant le doigt à travers la fenêtre. « Il n’y a plus d’eau !» dit Abraham.

Agape n’aura pas de Johnnie Water ce matin-là. Mais quand l’électricité reviendra, Edward recommencera à remplir les sachets et Johnnie Water reprendra ses deux tournées quotidiennes. Leurs petites poches de plastiques referont surface pour aider le Ghana à traverser une autre journée de chaleur suffocante.

La Rédaction (avec Mosaic)

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