[Africa Diligence] Dans cet entretien exclusif, Carlos Lopes, patron de la commission économique des Nations-Unies pour l’Afrique (CEA), dresse un bilan sans concession de la Semaine du Développement Africain. Il analyse la percée marocaine au Sud du Sahara et appelle les pays d’Afrique du Nord à concrétiser leur intégration régionale.

Oumar Baldé : Quelles sont les véritables avancées réalisées lors de cette semaine du développement africain ?

Carlos Lopes : Depuis l’année dernière, il y avait beaucoup d’intérêt et de concentration sur le fait de rendre compatibles l’Agenda universel global et les priorités africaines définies depuis 3 ans, lors de la célébration du jubilé de l’Union africaine. Cette année, au terme de la semaine du développement africain, certains points sont devenus plus clairs. D’abord les gens notent une grande convergence entre l’Agenda 2063 de l’Union africaine et les objectifs de développement durable (ODD). Ensuite, il a été constaté qu’il fallait malgré tout retenir les priorités africaines en rapport avec l’agenda global. Ces priorités sont connues depuis un moment : il s’agit de la transformation structurelle des économies africaines avec l’industrialisation comme principal modèle qui va au-delà de la production manufacturière. Il comprend notamment l’augmentation de la productivité agricole et englobe également d’autres questions liées à la démographie par exemple. En somme, cette semaine nous a permis de voir plus clair sur les convergences des agendas, mais aussi sur le besoin de retenir les priorités africaines.

Comment les pays africains peuvent-ils réussir à harmoniser entre les ODD et l’Agenda 2063 ?

Je pense qu’ils ne devraient pas le faire de façon mécanique. Certains objectifs doivent être mesurés en fonction du point de départ et non pas en fonction des buts à atteindre. D’ailleurs cela nous rappelle le cas des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD). Il était attendu que tout le monde réalise les mêmes résultats, c’est-à-dire, de réduire la pauvreté de 50%, alors que les pays n’étaient pas au même niveau de pauvreté. Certains en étaient à 40% de taux de pauvreté, d’autres plus, voire moins. Cette réalité nous conduit à un véritable débat sur les chiffres. Il s’annonce difficile, mais je pense que nous pourrons trouver des points d’entente. À mon avis, il ne faut pas voir la comptabilisation entre ces deux agendas sous un angle mécanique, mais plutôt en termes de grandes idées.

Qu’entendez-vous par « grandes idées » ?

Pour moi, il y a une grande idée qui consiste à dire que l’économique, le social et l’environnemental doivent avoir la même importance. À partir de là, il va falloir travailler dans les détails. C’est la raison pour laquelle nous avons sorti un rapport sur l’industrialisation verte, afin de répondre aux trois thématiques. Comme vous pouvez le remarquer, la réception de ce genre de discours est encore timide. Elle n’est certes pas adverse, mais elle reste timide. Il va donc falloir convaincre les réticences. La Commission Economique des Nations-Unies publie de nombreux rapports. Cela a été le cas cette année encore, lors de la Semaine du développement africain.

Quel commentaire faites-vous de celui concernant l’économie africaine ?

Nous avons essayé de montrer que l’économie africaine est assez résiliente, même si elle a souffert de quelques chocs. L’économie africaine n’a pas complètement perdu les pédales. Sa performance est même supérieure aux autres régions du monde. Il s’agit là du premier constat que nous avons fait. Le deuxième est que l’économie africaine a dépassé le pire en termes de croissance. Nous allons donc remonter la pente. Le troisième constat est que cette croissance ne sera pas encore à son niveau de 2014. Nous allons y arriver à nouveau, mais ce ne sera pas en 2016. Cette année, la croissance va tourner autour de 4%, toutefois, le constat le plus important dans notre rapport sur l’économie africaine est qu’il n’y a pas encore de transformation structurelle.

Comment parvenir enfin à cette transformation structurelle ?

Il va falloir accélérer les politiques, les discussions, les investissements et les différents processus afin de réussir cette transformation structurelle. Celle-ci doit reprendre à grande vitesse. Aujourd’hui, elle est laissée aux hasards de la conjoncture.

Votre rapport sur l’intégration africaine a certainement constaté une nouvelle fois que l’Afrique du Nord est la région la moins intégrée du continent. Que dites-vous aux pays de cette région afin qu’ils bougent les lignes ?

J’ai récemment écrit un article sur la Tunisie et il y apparaissait que les grands défis de ce pays trouveraient des réponses si l’économie tunisienne se tournait davantage vers le Sud. Par exemple, le pays qui a la plus grande croissance touristique sur le continent, c’est l’Afrique du Sud. Et cette performance s’explique par l’intérêt des touristes africains pour cette destination. La Tunisie a un secteur des services très sophistiqué, notamment au niveau de la santé, des services financiers et de l’éducation. L’attrait que la Tunisie peut avoir pour les pays du Nord va s’effriter, car certains facteurs nous y ont conduits. Il s’agit notamment de la peur née du terrorisme, qui a fait fondre le tourisme tunisien. Alors que ce secteur constitue le plus grand intérêt pour les Occidentaux en Tunisie. Aujourd’hui, la plupart des touristes qui visitent la Tunisie sont des Algériens. Ce qui est vrai pour la Tunisie l’est aussi pour ses voisins comme le Maroc et l’ensemble des pays de la région.

Pensez-vous que le Maroc fait figure d’exception dans la région ?

Je pense que le Maroc se comporte très bien dans la conjoncture actuelle. Le pays investit beaucoup dans le secteur des services en Afrique et commence à avoir des relations commerciales importantes avec le reste du continent. Le Maroc est aujourd’hui le deuxième investisseur africain en Afrique après l’Afrique du Sud. D’ailleurs, cet élan d’expansion sur le continent est désormais compris par beaucoup d’autres pays. C’est le cas de l’Égypte, qui a récemment organisé un forum à Sharm El Cheikh sur les investissements en Afrique. L’ensemble de ces pays se rend compte que l’avenir est dans l’intégration. Malheureusement ce n’est pas encore le cas.

Quel regard portez-vous sur la présence du Maroc en Afrique ?

Je vois que la présence du Maroc sur le continent est très importante et très intéressante sur le plan économique. Je pense aussi que cette présence va s’étendre davantage, parce que la réussite que le Maroc a eue dans le secteur bancaire et des assurances est une réussite qui s’inscrit dans la durée. Elle va permettre au Maroc de s’installer dans un plus grand nombre de pays, dans des secteurs plus diversifiés et avec des investissements plus importants. L’un des résultats les plus intéressants de cet élan d’expansion vers l’Afrique subsaharienne est que les grandes entreprises marocaines sont très liées à leurs investissements dans leurs pays d’implantation. À mon avis, un grand avenir attend le Maroc en Afrique subsaharienne.

En tant que responsable de la CEA, quel commentaire faites-vous sur la décision de la délégation marocaine de quitter les travaux de la Semaine du développement africain ?

Ce sont des questions de procédure qui ont été à l’origine de cette prise de position. À vrai dire, ces questions de procédures dépassent le cadre de la réunion de la CEA. Elles sont décidées au niveau du bureau des affaires juridiques de l’Organisation des Nations-Unies et des instances qui sont à même de pouvoir clarifier des interprétations juridiques. Nous voyons le problème que cela pose, mais nous n’en pouvons pas grand-chose. Ce qui est sûr, c’est que cela ne nous empêche pas de continuer dans notre logique d’atteindre nos objectifs sur le plan économique.

Pour tout savoir des tops et des flops de la présence marocaine au sud du Sahara, lisez « Maroc-Afrique : ils ont trahi le roi », une analyse unique et sans concession de Guy Gweth, conseil en intelligence économique et due diligence sur les marchés africains.

La Rédaction (Propos recueillis par Oumar Baldé)

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