[Africa Diligence] Au milieu des années 80, l’Ethiopie était le terrain de jeu favori des acteurs du charity business. Les photographes venaient ici filmer les enfants affamés pour émouvoir les généreux donateurs à travers le monde. Aujourd’hui, ce sont les investisseurs qui prennent l’Ethiopie souriante en photo. Que s’est-il passé en 30 ans ?

L’Éthiopie, pays à la culture millénaire occupé durant seulement cinq années par les Italiens dans les années 1930, affiche des taux de croissance de l’ordre de 10 % par an. Les investisseurs étrangers s’intéressent à son développement. Cette croissance pourrait toutefois être fragilisée par la sécheresse enregistrée dans une partie du pays et par les troubles politiques dans la région de l’Oromia. Reste que l’ambiance est au dynamisme. Les clé d’une émergence économique en cours.

L’air est torride et sec. Deux sages-femmes font une pause après un accouchement, assises sous l’auvent en béton du centre de santé de Dawé, pas très loin de la frontière avec Djibouti, en région Afar. L’une porte un léger voile rouge sur les cheveux, l’autre porte un niqab noir qui ne laisse voir que ses yeux. Les deux pianotent sur leur smartphone blanc de marque Samsung. Elles consultent le moteur de recherche Google qui vient de lancer une traduction automatique en amharique, la langue officielle éthiopienne. Au bout de leurs pistes de poussière et de cailloux, à onze heures de route d’Addis-Abeba, ces deux femmes font partie des 6 % d’Éthiopiens, soit presque six millions de personnes, qui consultent Internet à partir d’un smartphone. Ils étaient moins d’un million il y a quatre ans.

Ces deux sages-femmes ne savent pas qu’elles contribuent au bonheur d’Amanuel Abrha et de son équipe d’une dizaine de jeunes développeurs. Sa start-up, Ahadoo Tec, croule sous les commandes. Elle est située dans un vieil appartement d’Addis-Abeba, dont les murs sont constellés de post-it de toutes les couleurs. Amanuel vient de lancer, il y a un mois, une vingtaine d’applications mobiles pour le compte du gouvernement éthiopien. Tout citoyen connecté peut maintenant savoir si le pharmacien ou le médecin auquel il s’adresse est vraiment pharmacien ou médecin. Il peut aussi découvrir les photos des gens recherchés et de ceux dont on est sans nouvelles.

Des applications pour une meilleure éducation

Une autre application, sur le site du ministère des affaires étrangères, permet aux nombreuses employées de maison éthiopiennes travaillant en Arabie saoudite d’envoyer un SOS en cas de mauvais traitement de leur employeur. Amanuel a gagné ce contrat en partenariat avec la société allemande Meelogic, dont une équipe gère conjointement le projet depuis Berlin.

Le tout juste trentenaire a fait ses études secondaires en Éthiopie. Il a poursuivi en Ukraine en 2001, « car les études d’informatique y étaient bonnes et bon marché », avant d’obtenir une bourse pour un doctorat à l’université de Duisbourg-Essen, en Allemagne.

En 2007, dix-sept étudiants éthiopiens qui se sont connus sur Internet se retrouvent à Cologne. Amanuel se lie d’amitié avec Eskander, son associé d’aujourd’hui à Addis. Ensemble, ils souhaitent développer des applications informatiques qui permettent d’avoir accès à une éducation de qualité. « Le gouvernement éthiopien a ouvert de nombreuses écoles dans le pays mais la qualité de l’enseignement y est souvent faible. Le smartphone peut aider. Nous avons développé l’application Fidel qui permet aux élèves de s’exercer seuls dans les matières scientifiques », explique-t-il.

Actuellement, son nouveau projet consiste à créer un Mooc, c’est-à-dire une plate-forme de cours universitaires dispensés par des ingénieurs éthiopiens et camerounais depuis Addis-Abeba et Yaoundé. Il conduit ce projet avec VKII, l’association des ingénieurs et informaticiens camerounais.

Des informations pour les agriculteurs

Dans la capitale éthiopienne, Amanuel n’est pas le seul à mener sa révolution Internet. On peut en rencontrer, concentrés sur l’écran de leurs portables, chez Iceaddis, un incubateur de start-up créé au départ sous l’égide de la coopération allemande. Dans cet immeuble moderne du quartier des affaires, on sélectionne des projets de startup, pour les conseiller pendant six mois, en prenant une participation dans leurs sociétés pour se rétribuer.

Yemesrach Tadesse travaille là. « Yemi » a été prise en charge à 12 ans à Atlanta par un oncle et une tante après la mort de ses parents. Après l’université, elle a travaillé pour une fondation américaine, mais « c’était trop bureaucratique pour moi. Je poussais du papier et je ne nourrissais pas mon cerveau. » Alors, cette Américano-Éthiopienne a décidé il y a trois ans de revenir ici. « Je suis un pont entre les États-Unis et l’Éthiopie. Mais, il ne s’agit pas de copier l’Amérique », explique-t-elle.

Elle développe, par exemple, une application d’informations professionnelles à destination des apiculteurs. Elle estime que ses compatriotes travaillent beaucoup. « La majorité des Éthiopiens sont des paysans, souvent dans des régions sèches. Ils travaillent jour et nuit et vivent dans l’insécurité alimentaire. » Elle constate aussi que ses compatriotes « sont très fiers d’être éthiopiens. Ils sont souvent convaincus qu’ils sont les meilleurs. Je suis heureuse qu’ils soient fiers mais ce n’est pas un sentiment que j’apprécie. »

Doter les Éthiopiens d’une adresse

À côté d’elle, Tawadros Robi n’a pourtant pas l’air très arrogant. Cet ingénieur en informatique de l’université de Mekele, dans la région du Tigré, a d’abord créé une plate-forme de listes de produits. « Par exemple, j’ai besoin de lunettes. Le site m’indique où je peux en trouver à Addis-Abeba. Je me finançais par la publicité des fabricants. Je proposais un service premium à des usagers qui pouvaient être informés les premiers de nouveaux produits. » Mais Tawadros s’est vite heurté à un problème tout simple, qui concerne « 137 pays dans le monde. Il n’existe pas d’adresses à Addis-Abeba : pas de noms de rues, pas de numéros. Il était difficile d’indiquer le lieu où trouver les produits. »

L’ingénieur ne s’est pas découragé. Il a décidé de doter chaque maison d’Addis d’une adresse, en fonction de sa longitude, de sa latitude, du numéro d’achat du bien. « Il y a un marché colossal. Aujourd’hui, si vous avez recours à une ambulance en urgence, il faut lui expliquer à côté de quel bâtiment ou commerce vous habitez, par exemple. »

Il a lancé en juillet sa start-up karta.io, hébergée chez Iceaddis. « Dans un premier temps, je me limite au quartier des affaires d’Addis. Cela représente 100 000 adresses qui sont collectées à raison de 1 500 par enquêteur et par mois. Le coût est de 3 birrs par adresse. J’ai reçu en juillet dernier une bourse de 6 000 dollars de la Fondation Rockefeller », explique Tawadros Robi. Son modèle économique sera ensuite de louer son fichier d’adresses aux entreprises.

Des bourses et des prix étrangers pour moteur

Ils sont plusieurs centaines à Addis-Abeba à concourir pour les multiples prix lancés par des fondations privées anglo-saxonnes, des grands noms d’Internet ou des politiques. Une initiative lancée par Barack Obama, Yali, permet à 1 000 jeunes Africains par an, dont une cinquantaine d’Éthiopiens, de profiter d’une bourse et d’une formation de six semaines dans les meilleures universités américaines. Des entreprises comme Google, Facebook ou même Total multiplient les concours et les prix pour ces jeunes pousses africaines. Cela permet de compenser la tiédeur des banques éthiopiennes, qui préfèrent prêter leur argent pour des projets immobiliers.

Le fonds britannique Indigo Trust a investi dans la création d’un autre incubateur à Addis-Abeba, X-hub. Petros Line fait visiter ce lieu qui regroupe une dizaine de start-up. « C’est un secteur en plein boum. Il y a tellement de problèmes en Éthiopie que cela nous donne une multitude d’occasions de proposer des solutions pour les résoudre. »

Ici, trois jeunes ingénieurs en informatique, pas encore diplômés, travaillent d’arrache-pied pour créer un « iTunes éthiopien », un lieu où l’on pourra acheter et télécharger de la musique éthiopienne. Enku explique que « le paiement se fera par morceau acheté. Le montant, un birr par morceau, sera déduit de la carte de télépaiement téléphonique ». L’Éthiopie ne permet pas, en effet, les paiements par carte bancaire sur Internet. Un obstacle au développement de l’industrie des startups à Addis-Abeba.

Les startups sont bien plus nombreuses à Nairobi, au Kenya, regrette Enku. Nous sommes des nains à côté. Là-bas, Google ou Microsoft ont beaucoup investi. Ici, le gouvernement est décidé à investir lourdement dans un complexe technologique qui regroupera des industries Internet. Il sera opérationnel d’ici à cinq ans. »

Une ambition de modernité

Le gouvernement éthiopien affiche sa volonté de développer le secteur des nouvelles technologies. Les universités imposent un quota de 70 % d’étudiants dans les filières scientifiques.

En 2010, l’ancien premier ministre Meles Zenawi a lancé un plan quinquennal « pour la croissance et la transformation » de l’Éthiopie. Parmi les projets phares, le quadruplement des capacités électriques du pays ou la rénovation de la ligne de chemin de fer reliant Addis-Abeba à Djibouti, par où transite la quasi-totalité des exportations éthiopiennes.

L’Éthiopie a installé le plus puissant parc éolien d’Afrique subsaharienne, à une centaine de kilomètres au sud-est d’Addis-Abeba, avec 102 turbines de construction chinoise, hautes de 70 mètres. Addis-Abeba s’est engagé à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 64 % d’ici à 2030, notamment grâce aux énergies renouvelables.

En mars 2015, l’Égypte et le Soudan ont donné leur accord de principe à la construction par l’Éthiopie d’un barrage sur le Nil Bleu, le barrage de la Renaissance, qui sera le plus grand d’Afrique, à condition que cela ne réduise pas l’approvisionnement en eau le long du fleuve.

Un État présent et respecté

Fin mars 2016, les taxis collectifs font grève contre le permis à points que le gouvernement a décidé de mettre en place. Ils redoutent de perdre leur permis s’ils dépassent les 12 passagers autorisés par la loi. L’information prouve qu’ici les lois sont appliquées.

Partout, c’est-à-dire même au fin fond du territoire afar, à deux pas de Djibouti, un village possède son école, son centre de santé, sa salle communale, son ambulance, son antenne-relais pour le téléphone et souvent ses lignes électriques. À Dawé, un infirmier du groupe ethnique oromo peste d’être, depuis onze ans, dans ce désert de cailloux pour un salaire mensuel de 3 000 birrs. « Ah bon, il y a pire que cet endroit au monde ? » grince-t-il. Mais il admet être payé régulièrement et avoir les moyens d’exercer son métier. Le modèle éthiopien est hérité de l’Empire, puis du communisme que le régime avait adopté après la déposition du négus. « L’exemple, pendant longtemps, a été l’Albanie », résume Teodoros. Le système est resté bureaucratique et autoritaire.

Un journaliste en reportage doit ainsi prouver l’objet de son enquête et ne s’en tenir qu’à cette enquête. Certains téléphones sont écoutés. Les plans de développement sont quinquennaux et définissent les priorités de l’économie. Ils sont pris au sérieux par tous. Comme en Chine.

Les Éthiopiens ont appris à vivre ensemble, en gérant leur diversité. La carte d’identité indique le groupe ethnique auquel appartient chaque citoyen. Le pays comprend 80 langues parlées et une langue officielle, l’amharique. Un tiers des Éthiopiens sont orthodoxes, l’autre tiers regroupe d’autres chrétiens dont les catholiques, le dernier tiers étant musulman.

Partout la même ferveur. Bernard Coulais, qui dirige localement le brasseur français Castel, constate que « ses ventes baissent plus pendant le Carême éthiopien, le Fasting, que pendant le Ramadan ». Un dirigeant de start-up, Abel Asrat, considère que son application d’informations sur la capitale, Addis Insight, « peut être consultée par tout le monde, comme on lit la Bible ou le Coran ». Les applications des startups sont généralement conçues en quatre langues : amharique, anglais, oromo et tigrénien.

Ce melting-pot a ses faiblesses. Le pouvoir politique est réputé être détenu par les gens originaires de la région du Tigré. Ils joueraient sur « les divisions entre les différents groupes ethniques pour régner », confie Teodoros. Dans un pays entouré par des voisins musulmans instables, comme la Somalie ou le Soudan du Sud, la pratique de l’islam est contrôlée, c’est-à-dire que les prêches des imams comme leurs nominations font l’objet d’une surveillance.

Une diaspora nombreuse et active

Un million d’Éthiopiens vivent aux États-Unis. Il ne s’agit pas, comme pour les Salvadoriens ou les Mexicains, de migrants temporaires qui entretiennent leur famille en envoyant chaque mois de l’argent. Mais ces Éthiopiens ont gardé des liens avec leur terre d’origine. Abel Asrat constate que « 60 % des visiteurs de son site sont des membres de la diaspora qui veulent connaître ce qui se passe à Addis ».

Un autre site, Zehabesha, créé par des exilés aux États-Unis, s’est vu bloqué par les autorités éthiopiennes pendant plusieurs années pour avoir été trop critique. Cette diaspora revient en Éthiopie avec la croissance. C’est l’histoire d’Adam Abate. Né de père éthiopien et de mère britannique, il a fait ses études en Grande-Bretagne et aux États-Unis avant de travailler dans l’informatique cinq années dans ce dernier pays, puis de revenir à Addis-Abeba pour créer son entreprise de hi-tech, Apposit.

« J’ai investi 50 000 dollars dans mon entreprise, raconte-t-il. J’avais envie de changer quelque chose dans la vie de millions d’Africains, d’avoir un impact sur leurs vies. Alors, j’ai lancé ces services en ligne qui permettent à plusieurs millions de fermiers éthiopiens de travailler mieux en étant informés sur le temps, le meilleur moment pour semer, les cours des produits qu’ils vont vendre. »

Une économie avec des bases équilibrées

À Addis-Abeba, peu de voitures de luxe ou de jeunesse dorée. Les multiples taxis sont des Lada rafistolées de couleur bleu ciel, dont les Christ en croix peuplent les parebrises. L’ambiance n’est pas aux pétrodollars comme on peut le constater dans les quartiers de Luanda, en Angola, ou de Maputo, au Mozambique. Il n’y a pas de corruption généralisée, comme cela se constate dans de multiples pays producteurs de matières premières. « Ici, le directeur des impôts est en prison pour corruption et il n’est pas près d’en sortir », constate un entrepreneur de la capitale.

L’économie éthiopienne repose sur sa terre, pas sur son sous-sol : 85 % des Éthiopiens sont des fermiers, pour qui le cheptel est un trésor. On essaie tout sous ce climat : les roses, le vin, les céréales. Du coup, la sécheresse est une affaire d’État. Il ne pleut pas beaucoup ces derniers temps, et le gouvernement ne veut pas revivre le spectre de la famine de 1985. Dix millions d’Éthiopiens sont affectés par ce manque d’eau. Mais le gouvernement, aidé par le programme alimentaire mondial (PAM), assume, pour l’instant, l’assistance nécessaire.

Une aide au développement bien gérée

Les Éthiopiens n’aiment pas le reconnaître, mais ils sont bien appuyés par les pays développés. D’abord, parce que le pays est un pivot de stabilité dans une Corne de l’Afrique qui inquiète. La Somalie, l’Érythrée, le Soudan du Sud, et même le Yémen, de l’autre côté de la mer Rouge, sont les voisins de l’Éthiopie. Alors les États-Unis financent les actions locales du Programme alimentaire mondial (PAM) de l’ONU, et l’Union européenne se charge de régler la note pour les réfugiés érythréens qui sont accueillis dans les camps en Éthiopie.

Les agences de développement allemande, américaine, britannique, française financent ou apportent leurs garanties aux initiatives d’entrepreneurs locaux, comme cela se remarque dans le domaine d’Internet ou dans l’agriculture. Un symbole, parmi d’autres, de la confiance des investisseurs : le chanteur irlandais Bob Geldof, qui a bâti une partie de sa notoriété dans son engagement contre la famine en Éthiopie en 1985, a acheté Awash Winery, un important domaine viticole créé par les Italiens dans les années 1930.

Les Chinois et les Turcs sont présents, comme souvent en Afrique. Les Chinois ont construit le nouveau tramway de la capitale. Ils sont en train de finaliser la ligne de chemin de fer entre la capitale et le port de Djibouti, débouché naturel de l’Éthiopie. Le chantier est financé par la banque chinoise Exim Bank.

Une politique favorable aux entrepreneurs

Les Chinois ont décidé d’implanter des usines, notamment de chaussures, en Éthiopie. Ils sont attirés par des coûts de main-d’œuvre moins élevés qu’au Cambodge ou qu’au Bangladesh. Ils ont été convaincus par des avantages fiscaux donnés par l’État éthiopien. Le géant de l’habillement suédois H&M est également présent. On annonce une implantation du fabricant de meubles Ikea.

Ces usines sont situées loin du port de Djibouti. Mais le gouvernement a encouragé le développement de la compagnie nationale aérienne Ethiopian Airlines et a fait de l’aéroport d’Addis un vrai hub international. C’est une des raisons qui ont décidé, par exemple, le Français Stéphane Mottier à développer 20 hectares de production de roses, à trois quarts d’heure de l’aéroport. Cette activité industrielle est favorisée par une monnaie éthiopienne qui reste basse et qui se cale sur le dollar américain.

 (Avec Pierre Cochez)

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