[Africa Diligence] Alors qu’elle est censée refléter le nouvel ordre économique mondial et faire plus de place aux puissances émergentes, la nouvelle architecture du Fonds monétaire international n’a toujours pas été entérinée par le Congrès américain. Les réformes sont pressées d’attendre, mais les Chinois ne comptent pas rester bras croisés.

Le Fonds monétaire international (FMI) va-t-il faire les frais du bras de fer géopolitique entre Washington et Pékin ? La probabilité est loin d’être négligeable. Le 18 avril dernier, à l’issue de sa réunion de printemps, les membres de l’institution multilatérale n’ont pu, une fois de plus, que regretter l’inaction du Congrès américain, qui n’a toujours pas ratifié la réforme de la gouvernance du FMI, pourtant adoptée en 2010 à Séoul à l’unanimité des chefs d’État et de gouvernement du G20.

Dans ses grandes lignes, cette réforme réorganise, au profit des grands pays émergents, la répartition du capital et des droits de vote de l’institution – les fameuses quotes-parts -, ainsi que le mode de nomination de ses 24 administrateurs. Elle est également censée accroître les ressources financières pérennes du Fonds, par un doublement des quotes-parts. Le poids de la Chine, qui deviendrait alors le troisième actionnaire de l’institution, passerait alors de 3,81 % à 6,07 %, celui du Brésil de 1,72 % à 2,22 %. En contrepartie, la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et les États-Unis ont consenti à une légère réduction de leur influence, même si les intérêts américains sont préservés : avec 16,4 % du capital, les États-Unis conservent de fait leur droit de veto, puisque toute décision du FMI doit être approuvée avec 85 % des voix. Las, cette nouvelle architecture, censée refléter le nouvel ordre économique mondial, reste en suspens.

Les raisons du blocage parlementaire américain sont multiples. Il y a les réticences politiciennes des républicains, qui ne veulent pas entériner une décision prise par le président Obama. Dans le même camp, il y a aussi chez certains une hostilité de principe à l’égard du FMI, perçu comme une institution vaguement socialiste, protégeant les gouvernements de la sainte discipline des marchés en se portant à leur secours en cas de crise. Autre grief régulièrement formulé : à ce jour, toute ressource financière additionnelle octroyée au Fonds serait principalement destinée aux pays européens. « Pourquoi l’argent du contribuable américain servirait-il à aider l’Europe ? » entend-on dans les couloirs du Congrès.

Face à ce blocage, les pays émergents, en particulier la Chine, ne restent pas les bras croisés. Dans un premier temps, les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) ont annoncé, en juillet 2014, le lancement de leur propre banque de développement, basée à Shanghai. Ils ont aussi mis en commun une partie de leurs réserves de change – 100 milliards de dollars – pour défendre leurs monnaies. Une nouvelle offensive a vu le jour en octobre dernier avec la création, par la Chine, de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB). Une initiative qui a pu faire sourire à Washington dans un premier temps. Jusqu’en mars, quand la Grande-Bretagne, l’Allemagne, l’Italie et la France ont décidé de rejoindre le projet de Pékin. Contrairement à ce qu’espérait Washington, plus que réservé face à un projet qui importune aussi le Japon, cette future institution regroupe déjà 57 pays.

Si Christine Lagarde, la directrice générale du FMI, a souligné que l’AIIB n’entrait pas en concurrence directe avec le FMI, elle illustre quand même le désir des pays émergents, et de la Chine en particulier, de s’émanciper un peu plus des institutions de Bretton Woods – FMI et Banque mondiale – sous influence américaine. Dans une tribune publiée dans le « Financial Times » début avril, l’ancien secrétaire au Trésor américain Larry Summers l’a même reconnu : « On pourra se souvenir du mois dernier [mars, NDLR] comme le moment où les États-Unis ont perdu leur rôle de garant du système économique mondial. Je ne me souviens d’aucun événement depuis Bretton Woods comparable à la combinaison des efforts chinois pour établir une institution majeure nouvelle et l’échec des États-Unis à persuader une douzaine de ses alliés traditionnels, à commencer par la Grande-Bretagne, de s’en tenir à l’écart. » Et, à ses yeux, la responsabilité de cet échec incombe directement à un Congrès refusant de ratifier la réforme de la gouvernance du FMI de 2010.

L’entêtement des parlementaires américains risque d’aboutir in fine à l’adoption, dans le courant de cette année, de mesures alternatives pour débloquer la situation. Un plan transitoire a bien été discuté lors des réunions de printemps. Deux options sont sur la table. La première consiste à délier la réforme du conseil d’administration du FMI – qui nécessite l’aval du Congrès – de l’augmentation du capital du Fonds, par un doublement des quotes-parts sans la participation des États-Unis. L’inconvénient ? Le poids des États-Unis serait réduit à 5 %. Impensable. Jamais un président américain ne prendra un tel risque. La seconde option est de réaliser une augmentation du capital ad hoc via des accords d’emprunt sur une base bilatérale.

Le but de la démarche est de s’approcher des quotes-parts envisagées en 2010 en préservant le veto américain. Cette deuxième option a les faveurs des pronostics. Mais elle est loin de répondre à toutes les attentes. Surtout, elle a l’inconvénient majeur de ne reposer que sur des prêts bilatéraux révisables tous les six mois. Non seulement le conseil d’administration du FMI ne serait pas modifié, laissant entier le problème de sa gouvernance, mais ses ressources financières ne seraient aucunement sanctuarisées. Un souci majeur si une grave crise financière venait à éclater. Autant dire que, si le Congrès américain ne se décide pas à ratifier enfin la réforme de 2010, la crédibilité et la légitimité du Fonds seront grandement entamées.

(Avec Richard Hiault)

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