[Africa Diligence] Pour la majorité des amateurs d’art, y compris ceux qui apprécient les œuvres contemporaines, les artistes subsahariens d’aujourd’hui restent de parfaits inconnus. Et pourtant, depuis quelques années, plusieurs Africains ont obtenu leur reconnaissance. Le marché commence à s’y intéresser. La conquête est en marche.

Pour nombre de collectionneurs, l’art africain se résume à quelques figurines Baoulé, reliquaires Fang, masques Dan ou statues Bamana. Objets de plus en plus recherchés qui, depuis une décennie, obtiennent en salle des ventes des prix de plus en plus élevés, certaines œuvres au pedigree connu dépassant désormais le million d’euros ! Un marché mondial très actif dont la capitale est Paris, suivie de Bruxelles, et New York. Il s’agit de pièces anciennes où la patine d’usage et l’origine coloniale sont essentielles pour établir une cote tarifaire.

Or les arts du continent noir ne se résument pas à ces -belles- œuvres, d’autant que la population locale, jeune et ouverte, tient à exprimer son monde en pleine mutation. Pendant (trop) longtemps, l’art africain moderne pourtant très actif a été négligé, voire méprisé en Occident comme sur place. Ce n’est que depuis les années 1990 que certaines galeries et quelques musées leur ont dédié leurs cimaises. Des expositions qui recueillent de plus en plus de succès, comme cela a été le cas récemment à Paris pour « Beauté Congo » à la Fondation Cartier ou « Seydou Keita » au Grand Palais. Il y a aussi des foires dédiées : « Akaa » se tient du 11 au 13 novembre au Carreau du Temple à Paris. Même attrait pour l’art actuel aux ventes aux enchères, certaines œuvres pouvant dépasser les 100.000 euros et même le million, la plupart pourtant se situant encore dans des sommes raisonnables, entre 3 et 15.000 euros. C’est peut-être l’occasion d’entrer sur ce marché émergent. Ou tout au moins de s’y intéresser.

Qui sont les têtes d’affiche ?

Curieusement, la plupart des artistes africains vivants sont plus connus sur la scène internationale que dans leur pays, même si quelques institutions locales présentent leurs œuvres dans des fondations, comme à Cotonou, Johannesbourg, Oshogbo, Luanda, Dakar et cet automne dans le très attendu musée Zeitz du Cap. Car beaucoup d’entre-eux ne sont plus sur place et bénéficient du soutien des professionnels occidentaux. Par exemple, l’éthiopienne Julie Mehretu (née en 1970) s’installe à New York, décroche plusieurs grands prix, entre dans les collections Pinault ou MoMa : ses dernières adjudications dépassent… le million d’euros.

Autres artistes aux prix élevés : la Sud-Africaine Marlène Dumas (née en 1953) qui travaille aux Pays-Bas cote le million d’euros ; le Sud-Africain William Kentridge dont les œuvres vidéo se négocient à plus de 250.000 euros ; le sculpteur ghanéen El Anastsui (né en 1944) aux œuvres en matières recyclées valant plus de 500.000 euros. Autour de 150.000 euros, on peut acquérir une œuvre axée sur l’environnement du Camerounais Pascale Marthine Tayou (né en 1967), exposé un temps au Louvre. Même tarif conséquent pour une installation ironique du plasticien béninois Meschac Gaba (né en 1961).

Plus connus dans l’Hexagone, car représentés par des galeries françaises ou belges, des artistes de l’école de Kinshasa en République démocratique du Congo (RDC). A commencer par Chéri Samba (né en 1956) dont les toiles colorées comportent un texte concis explicatif –  car nombreux ne comprenaient pas le message pictural. Il faut compter plus de 50.000 euros pour les grandes toiles et 7.000 euros pour les petits cartons. Tout proche de son maître, JP Mika, peintre coloriste dédié aux « ambianceurs et autres élégantes » sur fond de papier peint à fleurs : autour de 30.000 euros.

Un peu plus onéreuses sont les toiles du « Basquiat africain » le Béninois Dominique Zinkpé (né en 1969) qui lui vit à Abomey où il a créé une étonnante résidence d’artistes. Au Bénin vit également le sculpteur sur bidons, jerricans, balles de fusils et autres objets de récupération, Romuald Hazoumé, (né en 1962) dont le travail a intégré le Musée du Quai Branly.

Enfin, quelques photographes « vintage » à ne pas négliger. D’abord, et surtout, le Malien Seydou Keita (décédé en 2001) qui, de son petit studio de Bamako, a transformé les modestes habitants en sublimes personnages. Ensuite, le congolais Jean Depara (décédé en 1997), portraitiste de la vie nocturne de Kinshasa ; aussi l’Angolais Ambroise Ngaimoko (né en 1949) grand amateur d’athlètes musclés.

Qui sont les challengers ?

Très nombreux sont les artistes du continent noir dont la majorité est passée par des écoles occidentales, et qui, souvent, se sont installés en Europe ou aux Etats unis, là où se trouve le marché. Car à part quelques riches locaux amateurs d’art et parfois mécènes, les collectionneurs sont hors d’Afrique. La collection (à Genève) la plus importante du genre avec plus de 10.000 œuvres appartient à Jean Pigozzi, héritier du patron de Simca dont le conseiller artistique est un des plus grands connaisseurs (et aussi le commissaire d’expositions fondatrices à Paris, New York ou Bilbao) : André Magnin. Il continue à faire ses courses…

Si certains artistes s’inspirent des expressions traditionnelles, la plupart utilisent des matériaux classiques, peinture, photo ou sculpture, mais aussi vidéo et objets de récupération. Avec souvent un trait d’ironie ou de réalisme, et parfois une volonté politique. Parmi la multitude de ces artistes, on peut citer quelques noms qui sont sur le marché, dans les galeries et les expositions : leurs œuvres restent accessibles, mais font déjà l’objet de quelques surenchères.

Pour la photographie : le Sénégalais Omar Victor Diop (né en 1980), portraitiste très graphique ou le Sud-Africain Maikhael Subotzky (né en 1981), documentariste engagé. Pour l’installation : la Tanzanienne Kapwani Kiwanga (née en 1978) présente à la FIAC, le Sierra Leonais Abu Bakkar Mansaray (né en 1970), bricoleur en toute matière (ses dessins sont également recherchés), le Kenyan Joseph Bertiers (né en 1963) peintre et installateur représentant des stars…, ainsi que le créateur de cercueils très originaux, véritables œuvres artistiques, le Ghanéen Kudjoe Affutu (né en 1985). Enfin, pour la peinture : la naïveté florale du Centrafricain Dieudonné Wambeti (né en 1974), le peintre-sculpteur ivoirien Ernest Dukü (né en 1958), le Sénégalais Amadou Camara Gyuède (né en 1968). Sans oublier quelques représentants de l’école de Kinshasa, tels : Pathy Tshindele (né en 1976), Steve Bandoma (né en 1981) ou Kura Shomali (né en 1979). Et d’autres qui arrivent, plus conquérants que jamais.

(Avec Jerone Stern)

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