[Africa Diligence] Firestone au Libéria ? C’est un siècle d’histoire, un Etat dans l’Etat, l’implication de la firme américaine dans la fabrication de Charles Taylor, une condamnation pour crimes économiques et une emprise totale sur l’hévéa qui sert à fabriquer ses pneus de rêve. Sa décision de licencier des centaines de Libériens a un étrange goût de caoutchouc.

Depuis août 2016, la société a effectué deux vagues de licenciements, les premiers en une trentaine d’années, selon elle, et les travailleurs de ses gigantesques plantations d’hévéas, conscients de la forte concurrence de l’Asie, craignent de n’avoir guère de moyens de réagir.

Firestone, premier employeur privé au Liberia, avec quelque 8.000 salariés, a annoncé vouloir réduire de 7% sa main d’oeuvre, basée à Harbel, à une cinquantaine de km de la capitale, Monrovia, en raison de « pertes considérables et insoutenables » dus à la baisse des cours du caoutchouc.

« Le jour même où on nous a annoncé » ce plan, « 189 personnes avaient déjà été remerciées », déclare à l’AFP Harris Kerkula, président du Syndicat des travailleurs agricoles de Firestone au Liberia. Après intervention du gouvernement, quelques dizaines d’emplois ont été sauvés, mais les autorités ont demandé au syndicat d’accepter les départs « parce que la compagnie connaît des difficultés », ajoute M. Kerkula.

« Au total, 500 salariés devaient être licenciés, nous avons pu réduire cela à 428, c’est important », confirme à l’AFP le ministre du Travail Neto Zarzar Lighe, se gardant de critiquer la compagnie, bénéficiaire depuis 1926 d’une concession de 99 ans au Liberia.

Preuve de l’importance de l’entreprise, en 2006, ce sont des camions citernes de Firestone et de l’aéroport international Roberts tout proche qui avaient permis d’éteindre un incendie au palais présidentiel lors du 159ème anniversaire de l’indépendance du pays.

Au fil des décennies, les plantations de Firestone sont devenues une véritable communauté, fournissant des services sociaux que l’Etat démuni ne peut offrir à sa population de quelque 4,3 millions d’habitants : logement gratuit, santé, subventions pour les frais scolaires et les repas … Plus de 16.000 élèves sont inscrits dans 17 établissements financés par Firestone, tandis que son centre médical, un hôpital de 300 lits, traite en moyenne quelque 5.700 patients par mois.

Se faire licencier – avec bien souvent seulement six semaines d’indemnités – signifie donc aussi la perte de tous ces avantages. C’est le cas de Nyumah Tamba, déjà en proie à des difficultés financières. « Je vais aller dans ma province natale de Lofa (nord-ouest du Liberia), parce que si je reste ici, ma famille va mourir de faim », affirme-t-il, regardant ses trois enfants jouer à proximité.

Dans un courrier électronique à l’AFP, Firestone affirme avoir été contrainte à ces coupes sombres par la baisse des cours, des coûts élevés liés à l’accord de concession ainsi que des « incertitudes du climat des affaires » dans le pays. Sans compter une diminution de la production de caoutchouc conséquence directe des guerres civiles (1989-2003), les champs d’hévéa n’ayant pu être entretenus et de nouveaux arbres plantés durant cette période, souligne-t-elle. Ces licenciements ont en tout cas réveillé de vieilles critiques contre Firestone, accusée dans le passé d’avoir fait travailler des mineurs et imposé à ses employés des conditions proches de l’esclavage.

En 2014, des médias américains l’ont mise en cause pour financement du régime de Charles Taylor – ex-chef rebelle ayant dirigé le pays de 1997 à 2003 – dans les premières années de guerre civile afin de s’assurer la continuité de ses activités. Firestone a nié ces allégations, assurant avoir seulement payé des impôts, comme l’exige n’importe quel gouvernement, et démentant avoir permis le travail d’enfants. Depuis 2004, indique-t-elle, elle a versé environ un milliard de dollars (près de 928 millions d’euros) de recettes fiscales au Liberia, où sont présentes peu de multinationales.

Pour tenter de s’en sortir, certains des employés licenciés exploitent désormais les plantations abandonnées par la compagnie, dont ils sont devenus des prestataires. L’un d’eux, Zayzay Flomo, 30 ans, explique qu’il reproduit les mêmes gestes, mais dans des conditions difficiles et gagne moins : il saigne les troncs d’hévéa – ces arbres peuvent atteindre jusqu’à 30 m de haut – pour récolter du latex, ensuite transformé en caoutchouc, acheté par Firestone « 180 dollars la tonne ».

« Pour obtenir une tonne, on doit travailler pendant au moins deux mois, parce que nous grimpons à l’arbre avant d’arriver au latex », raconte-t-il, amer, « c’est de l’esclavage pur et simple ».

La Rédaction (avec AFP)

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrer votre commentaire!
Veuillez entrer votre nom ici