[Africa Diligence] Dans « Afrique, Panafrique », Ministres, diplomates, chercheurs, intellectuels, entrepreneurs, interrogent l’Histoire pour mieux nourrir une vision d’avenir. Parmi eux, Guy Gweth, le fondateur de Knowdys Consulting Group, s’attèle à déchiffrer l’un des plus beaux héritages du Président Jacques Chirac à l’Afrique. L’ouvrage compte 1039 pages au total.

L’analyse de Guy Gweth

L’allocution d’ouverture du XXIVème Sommet Afrique-France des 15 et 16 février 2007 avait des allures de leçon inaugurale. Après 40 ans de présence politique dont 12 ans à la tête de l’Etat, Jacques Chirac pouvait se livrer, tête et cœur, à un ultime décryptage sans concession de la géopolitique africaine. Tonalité, constat, défis et perspectives d’un discours-testament.

Tonalité – C’est le ton qui fait la musique, dit un proverbe français. Dans le discours chiraquien, le « Je » est la note majeure. Si certains analystes y relèvent un taux d’égo élevé, d’autres y voient davantage une implication très personnelle : « J’ai tissé, de longue date, des liens personnels avec beaucoup d’entre vous», rappelle-t-il à ses pairs africains. Ensuite, l’anaphore : « Il faut… Il faut… Il faut…. » Au-delà de l’effet de rime initiale, au-delà de la musicalité, au-delà du caractère paternaliste que certains commentateurs lui prêtent, en l’espèce, cette figure syntaxique amplifie le discours chiraquien à destination du pathos africain. Enfin, il y a cette déclaration d’amour : «J’aime l’Afrique, ses territoires, ses peuples, ses cultures ». Un amour similaire sera déclamé dans son discours du 11 mars 2007 aux Français… 50 jours avant l’élection de son successeur. Chirac est un romantique qui rêve de partage et de symbiose face à l’adversité. Il a cependant appris de Victor Hugo qu’ « être contesté, c’est être constaté ».

Constat – « Le continent demeure confronté à des défis considérables : politique, écologique, économique et démographique. » Soit. Mais Jacques  Chirac ne se contente pas de passer les défis en revue avec la sagesse et la maestria d’un griot africain. Non. Il « vend » également les solutions mises en place sous son impulsion. La taxe sur les billets d’avion citée en exemple par le président a permis à la France de récolter plus d’un milliard d’euros (au profit de la lutte contre le Sida et le paludisme notamment) depuis son entrée en vigueur en juillet 2006 selon les statistiques de la Direction générale de l’Aviation Civile au 23 janvier 2013. Cette taxe, argumente Jacques Chirac, est transposable à d’autres domaines sensibles où l’Afrique a besoin d’être aidée pour contribuer efficacement à la paix et à la prospérité globales. Avait-il prévu que cette taxe serait-être menacée de disparition en 2015 ? Pas sûr, mais… Pugnace, c’est sans doute parce que ses échecs et les obstacles auxquels s’est confronté son parcours politique n’ont jamais entamé son courage qu’il a cru devoir partager son obstination avec ses amis africains. Ce faisant, son discours trahit un homme de compassion qui n’a pas peur de relever des défis.

Défis – Les trois autres domaines  sensibles – éducation des filles, eau, forêt – cités par le président Chirac restent d’une étonnante gravité. Au quatrième trimestre 2013, les analystes de l’UNESCO estimaient qu’en Afrique subsaharienne, si toutes les filles (une sur huit est mariée à l’âge de 15 ans) achevaient leurs études primaires, le nombre des décès maternels serait réduit de 70 %, ce qui permettrait de sauver près de 50 000 vies par an. Au premier trimestre 2014, près de 400 millions d’Africains manquaient d’eau potable, selon les Nations Unies. Certes le continent dispose de 5 400 milliards de mètres cubes d’eau dans ses nappes phréatiques, d’après l’Association africaine de l’eau, mais la question de la distribution reste posée. Au troisième trimestre 2014, le bassin du Congo reste le deuxième poumon écologique du monde avec 250 millions d’hectares de superficie et Greenpeace chiffre à 10% la quantité de forêt menacée à long terme dans la région. En mobilisant ainsi les facteurs économiques, politiques et sociaux qui impactent l’Afrique et les relations internationales, Jacques Chirac délivre un cours de géopolitique africaine d’une incroyable acuité, tant en terme d’actualité que de perspectives.

Perspectives – Au moment où Jacques Chirac prononce le discours de Cannes, les statistiques chinoises chiffrent à 6,3 milliards USD le montant des investissements effectués par 700 entreprises chinoises en terre africaine. Sept ans plus tard, les chiffres des entreprises et des investissements chinois en Afrique ont plus que doublé, boostés par la création (en 2007) du Fonds de développement Chine-Afrique alors que la France y est en net recul. « L’éléphant meurt, mais ses défenses demeurent », dit un proverbe africain. Le 29 octobre 2013, quelques jours avant le Sommet de l’Elysée des 6 et 7 décembre suivants, les sénateurs Jeanny Lorgeoux et Jean-Marie Bockel publient un rapport intitulé « L’Afrique est notre avenir». Il leur aura fallu 8 mois, 10 priorités et 70 mesures pour arriver aux mêmes conclusions que Jacques Chirac une demi-douzaine d’années plus tôt… Dans son entreprise de démolition testamentaire, le président Sarkozy déclara le 9 novembre 2007 à Dakar : « l’homme africain n’est pas entré dans l’Histoire », brouillant littéralement la vision chiraquienne de « la nouvelle Afrique ».

Conclusion – Comment finir lorsque la déformation professionnelle incite à pousser l’enquête au-delà des mots ? Le « voyeurisme » qui en découle nous montre un Jacques Chirac consacrant de longues heures à peaufiner ses discours en compagnie de ses conseillers en communication. Mais si on y découvre l’inévitable gommage des aspérités dû au marketing politique, l’élixir chiraquien confirme son art de synthétiser des molécules en provenance des champs de la politique intérieure et internationale. Soignée par l’actualité, notre investigation découvre aussi que les mots délivrés par Jacques Chirac n’étaient pas recouverts de verni, mais de vision. Son vœu que «le Sommet de Cannes puisse montrer au monde qu’il faut compter sur l’Afrique» en est la révélation la plus frappante, tant il déborde de foi et de certitude. «J’ai confiance dans son avenir car j’ai la conviction que l’Afrique nouvelle est en marche», confie-t-il avec force.

Note – « Afrique, Panafrique – Des racines à l’arbre » est un ouvrage d’exception de 1039 pages qui regroupe 55 discours de leaders, acteurs de l’histoire contemporaine de l’Afrique. Ces textes sont éclairés et actualisés par les regards de 127 personnalités qui interrogent l’Histoire. Se sont imposés, comme les racines à l’arbre, des textes qui tendent à rendre compte de la somme des singularités du continent noir. Celui du président du Centre Africain de Veille et d’Intelligence Economique (CAVIE), à l’égard du Président Chirac, en est. Son analyse salue, en lui, un grand Ami de l’Afrique.

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