[Africa Diligence] Contrairement aux apparences, le retour annoncé de Rabat au sein de l’UA n’est pas toujours allé de soi. Loin s’en faut. Il est le résultat d’intenses efforts de lobbying portés par des acteurs tels que Knowdys Consulting Group, au profit d’une Afrique soudée et plus forte. « Maroc-Afrique : ils ont trahi le roi » en rend compte.

C’est en 1975, suite au retrait du colonisateur espagnol, que le Maroc a pris le contrôle de la majeure partie du Sahara occidental, poussant le Front Polisario dans la guérilla. En 1984, l’admission de la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD) au sein de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), ancêtre de l’Union Africaine (UA), amène Rabat à claquer la porte de l’institution. De son côté, le Polisario, soutenu par l’Algérie, réclame un référendum d’autodétermination sur son vaste territoire riche en minéraux. Le retour annoncé du royaume chérifien au sein de l’Union africaine consacre non seulement la poursuite d’un duel fratricide dans l’instance panafricaine, mais aussi le succès d’une lecture pragmatique de la stratégie marocaine au sud du Sahara. Le texte ci-après est un extrait de « Maroc-Afrique : ils ont trahi le roi » de Guy Gweth, fondateur de Knowdys Consulting Group, le leader africain du conseil en intelligence économique, due diligence et affaires publiques.

Du conflit multilatéral à la résolution bilatérale

 La question du Sahara occidental fut l’une des trois grandes blessures des 38 ans de règne de Sa Majesté le Roi Hassan II. Car après les joyeuses fiançailles du panafricanisme, vint la triste séparation avec l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA). Pour profonde, viscérale et animée qu’elle fut, de part et d’autre, cette querelle de ménage (politiquement passionnée) ne ferma cependant pas la porte à des retrouvailles stratégiques entre Rabat et les capitales africaines (francophones et musulmanes pour l’essentiel).

Les joyeuses fiançailles du panafricanisme

Presque deux mois avant sa disparition, le Souverain marocain invita les pères fondateurs de l’OUA en conclave à Casablanca, le 04 janvier 1961. Un an après la grande vague des indépendances africaines, cette invitation de Mohammed V avait des allures de joyeuses fiançailles, malgré la gravité du moment. La Conférence de Casablanca suscita un vif intérêt dans les capitales africaines[1] nouvellement libres, d’autant que le Souverain chérifien, hôte de la rencontre, était connu pour sa tempérance et sa sincérité. La rencontre de Casablanca, dit-il en ouverture des travaux, « n’est dirigée contre aucun État, aucun continent, de même qu’elle exclut tout sentiment d’hostilité ou idée de discrimination. »

Pour Rabat, l’objectif stratégique de la réunion était de trouver les moyens de faire appel à la coopération et à l’appui étrangers pour lutter plus contre l’ignorance et la misère tout en empêchant le néo-colonialisme sous toutes ses formes. La charte de Casablanca qui en découla proposait notamment de liquider le régime colonial, d’évacuer les forces étrangères et toutes formes d’ingérence extérieure, d’éliminer la ségrégation raciale et toutes les expériences nucléaires. C’est ainsi que Casablanca marqua la naissance d’une coalition pour l’unité africaine, la sauvegarde de la paix et la consolidation de la sécurité en Afrique. Le 26 février 1961, Mohammed V endormi[2], mourut avec le sentiment d’avoir contribué à l’unité du continent.

En février 1962, alors qu’ils sont réunis à la Conférence africaine à Lagos au Nigéria, Hassan II, nouvellement intronisé, dira à ses pairs africains : « La ligne de conduite que nous nous sommes tracée et la charte de Casablanca à laquelle nous demeurons fidèles et loyaux nous font obligation de ne ménager aucun effort et de ne reculer devant aucun sacrifice pour la réalisation des idéaux de la charte et le triomphe de la liberté, du progrès et de la justice sociale, aussi bien à l’intérieur de nos frontières que dans l’ensemble de l’Afrique. »

Du 22 au 25 mai 1963, trente pays africains indépendants – dont le Maroc – signent à Addis-Abeba, la Charte de l’organisation lors d’une conférence constitutive de l’OUA.

 Son XIXème sommet prévu à Tripoli[3] en 1982 est reporté à deux reprises, faute de quorum[4].  Les conflits du Tchad et du Sahara Occidental opposant le Maroc au Front Polisario suscitèrent l’organisation de plusieurs comités de bons offices et d’interminables réunions qui divisèrent les pays membres de l’OUA au point de menacer l’existence de la jeune institution.

 « Ouvre tes yeux avant le mariage car après, tu ne peux que les fermer », disent les sages marocains. Sauf que face à la douloureuse question du Sahara Occidental, Rabat ne put fermer les yeux, provoquant une triste séparation d’avec l’OUA.

La triste séparation ‎avec l’OUA

 Membre fondateur de l’organisation panafricaine, Rabat était très à cheval sur le sacro-saint principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Le Maroc ne reconnaissait d’ailleurs pas l’indépendance de la Mauritanie (acquise en 1960) qui, selon le discours chérifien, faisait partie intégrante du « Grand Maroc » estropié par le colonisateur. Il en allait de même pour le statut du Sahara Occidental (sous administration espagnole), de l’enclave d’Ifni (rattachée au Maroc en 1969) et celles plus médiatisées de Ceuta et Melilla. C’est peu dire qu’à Rabat, l’admission de la RASD[5] en tant que 51ème membre de l’organisation panafricaine, le 13 août 1984, est vécue de facto comme une trahison et de jure comme une violation de la Charte d’Addis-Abeba. Le divorce avec l’OUA semble désormais inéluctable.

Un trimestre plus tard, le XXème sommet de l’Organisation panafricaine se tient dans la capitale éthiopienne. Conseil et envoyé spécial de Sa Majesté le Roi Hassan II, Ahmed Réda Guédira représente le Souverain marocain aux travaux. Y participe également, en tant que membre, la délégation de la RASD, État autoproclamé en 1976, conduite par son président Mohamed Abdelaziz.

 « Voilà, et je le déplore, l’heure de nous séparer. En attendant des jours plus sages, nous vous disons adieu et nous vous souhaitons bonne chance avec votre nouveau partenaire. » C’est ainsi que, dans l’après-midi du l2 novembre 1984, Rabat annonce son retrait de l’OUA. Les officiels marocains se fondent en cela sur l’article 4 de l’OUA qui dispose que « chaque État africain indépendant et souverain peut devenir membre de l’organisation ». Il est 17 h 50 à Addis-Abeba et le temps semble suspendu. Avant de quitter les travaux, Guédira réaffirme que la présence du drapeau chérifien sur le sol saharien est « conforme à l’histoire et à la loi internationale ».

 Il est certes difficile d’oublier celui qui nous a donné de beaux souvenirs. Mais après le clash d’Addis-Abeba, le retour de Rabat vers les capitales africaines était calculé. « Les adieux les plus difficiles sont ceux qui n’ont jamais été dits ou qui n’ont jamais été expliqués », écrivait Cherry Blossom. Or en quittant l’OUA, le Maroc avait expliqué les siennes, laissant la porte entrouverte pour de petites retrouvailles. « Petites », ces dernières ne le sont encore que parce qu’elles sont bilatérales. Elles n’en sont pas moins stratégiques et efficaces. Au contraire.

Les petites retrouvailles ‎stratégiques

« Depuis son départ de l’OUA, le Maroc a paradoxalement renforcé ses liens avec le continent africain en privilégiant le partenariat économique et l’union économique », avouent de hauts fonctionnaires du ministère marocain des affaires étrangères, non sans raison.

Le changement de l’OUA en UA (Union africaine) ne modifie rien aux relations entre Rabat et Addis-Abeba, et les diplomates marocains s’en plaignent très peu. D’une part, parce que la coopération bilatérale entre Maroc et les pays-cibles (Cameroun, Congo, Côte d’Ivoire, Gabon, Sénégal) se porte bien. Et c’est l’essentiel. Ensuite parce que depuis le Sommet des chefs d’État de France et d’Afrique tenu à Casablanca en 1988, une bonne trentaine de pays dont le Bénin, le Burkina Faso, le Cap-Vert, le Malawi, le Mali et les Seychelles sont revenus sur leur reconnaissance de l’État sahraoui, une victoire diplomatique incontestable.

Lorsqu’il disparait le 23 juillet 1999, des suites d’un infarctus du myocarde massif compliqué d’un choc cardiogénique, Sa Majesté le Roi Hassan II a le sentiment que beaucoup reste à accomplir.

L’arrivée au trône de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, en juillet 1999, ouvre un nouveau chapitre des relations entre le Maroc et les capitales francophones d’Afrique subsaharienne. Discours pro-africains, visites d’État, aides, etc… Le nouveau Souverain ne ménage aucun effort pour promouvoir la coopération Sud-Sud en nouant des relations à la carte avec les pays dont Rabat se sent proche culturellement. Pour preuve, dès le Sommet du Caire d’avril 2000, il annule unilatéralement des dettes de nombreux pays africains à l’égard du Maroc, et ouvre les frontières du Royaumes aux produits d’exportation de ces pays.  De 1999 à 2014, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a effectué une trentaine de visites officielles et privées en Afrique subsaharienne, soit une moyenne d’un voyage par semestre sur le continent.

Avec l’accélération de l’histoire, il peut paraître facile, voire brusque de passer sans transition du multilatéralisme explosif et perdant au bilatéralisme apaisé et gagnant de Rabat. Pourtant, pour bien comprendre la vision géoéconomique du XXIIème souverain chérifien en direction de l’Afrique noire, il faut nécessairement décrypter l’économie de son Royaume.

Awa Diallo


[1] Les dirigeants du gouvernement provisoire de la République algérienne, du Ghana, du Mali, de la République Arabe Unie (Égypte) et du Royaume de Libye répondent présents.

[2] Mohammed V décède à la clinique royale de Rabat des suites d’une banale intervention chirurgicale de la cloison nasale pratiquée par un chirurgien Suisse. Placé sous anesthésie générale, le Souverain ne se réveilla pas.

[3] En février 1982, l’admission de la RASD comme 51ème pays membre de l’OUA donne lieu, à l’appel du Maroc, à un boycott massif du sommet de Tripoli.

[4] En août 1982, le sommet est boycotté par le Maroc et 18 pays africains en raison de la présence de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) et trois mois plus tard à cause de la représentation du Tchad.

[5] La République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD), proclamée le 27 février 1976, par le Front Polisario, est un territoire de 266 000 km² du nord-ouest de l’Afrique, bordé par la province marocaine de Tarfaya au nord, l’Algérie au nord-est, la Mauritanie à l’est et au sud, tandis que sa côte ouest donne sur l’Atlantique. La RASD fait partie de l’Union africaine (depuis 1982) mais n’est reconnue ni par la Ligue arabe, ni par aucun pays européen ou membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU.

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