[Africa Diligence] L’Afrique pourra t-elle bientôt dire adieu aux vêtements, chaussures et autres accessoires bon marché et de mauvaise qualité qui inondent ses marchés ? Rien n’est jusqu’ici sûr, si l’on s’en tient au bras de fer entre d’une part, les pays africains qui souhaitent développer une industrie locale, d’autre part, les USA qui rappellent aux États africains leur engagement de l’AGOA sur les importations de friperie.

Contacté par le Courrier de Kinshasa, un expert congolais s’est interrogé sur le bien-fondé d’une telle démarche dans le conflit désormais ouvert qui oppose la Tanzanie, l’Ouganda et le Rwanda à la puissante Smart, Secondary Materiel and Recycled Textils Association. C’est une affaire de gros sous, dit-il, car nous parlons d’un marché qui rapporte annuellement l’équivalent de 124 millions de dollars américains aux exportateurs américains. En dépit du statut de continent producteur de coton collé à l’Afrique, la région fait face, impuissante, à une montée inquiétante du commerce des vêtements de seconde main. Boostée par la pauvreté, cette activité plutôt lucrative a permis à de nombreuses familles africaines modestes de continuer à porter des vêtements de qualité mais de seconde main à moindre coût. Une situation paradoxale pour une région qui disposait jadis des grandes usines de textile, fleurons des économies africaines, cependant la plupart d’entre elles se trouvent actuellement en état de faillite faute d’investissements conséquents dans la transformation locale depuis plusieurs années. La RDC, par exemple, a commencé à fabriquer du textile synthétique dans les années 1962, avec la société Novatex. Il y a eu aussi la Sotexki en 1974 et l’Utexafrica en 1985. Pour autant, les importations massives de tissus ont mis à mal la production nationale. Même si l’on note un réveil des jeunes Congolais dans le métier de tailleur et de vente des accessoires, cette effervescence représente la montagne qui cache la forêt. Il faut arriver à construire des usines capables de fournir les matières premières essentielles aux couturiers locaux. Et le pays n’aura d’autre choix que de protéger cette industrie textile renaissante.

Guidés par cette même volonté de relancer une industrie de textile locale en perte de vitesse, trois pays d’Afrique orientale, en l’occurrence l’Ouganda, la Tanzanie et le Rwanda, ont pris la décision d’interdire l’importation des vêtements usagers depuis l’Europe ou les États-Unis d’Amérique, au risque d’énerver une disposition fondamentale de l’Agoa sur l’élimination des barrières au commerce. La réaction est immédiate du côté du principal lobby américain du secteur qui voit s’effriter un marché de 124 millions de dollars américains USD. Pour les associations africaines, cette mesure est légitime et ne contrevient pas aux dispositions de l’Agoa. « La majorité des vêtements de seconde main importés dans des pays comme l’Ouganda, la Tanzanie et le Rwanda, ne sont même pas fabriqués aux USA. Pas plus qu’ils ne passent par un processus de transformation notable dans le pays, ce qui leur aurait conféré le Statut d’Origine», affirme la directrice exécutive de l’African Cotton and Textile Industrie, Belinda Edmonds. Pire, martèle-t-elle, une bonne partie est constituée des vêtements démodées ou provenant d’invendus accumulés sur la durée.

Face à un chantage d’éventuelle mesure de rétorsion, un pays africain aurait même abandonné la bataille, jugeant ses intérêts sans doute trop importants au sein de l’Agoa. Selon nos confrères de l’Agence Ecofin, le Kenya, c’est de lui qu’il s’agit, est le troisième partenaire commercial de l’Oncle Sam au sein de ce marché américain. Par contre, le Rwanda, l’Ouganda et la Tanzanie ont décidé pour leur part d’aller jusqu’au bout de leur action. Après tout, l’incidence est bien plus importante sur le géant américain qui exporte bien plus sur le territoire africain que l’inverse. En chiffres, ces trois pays ont exporté pour l’équivalent de 43 millions de dollars américains contre 281 millions de dollars d’importations en 2016.

Au lieu de bannir les vêtements usagés, le département d’État américain propose plutôt d’encourager la consommation des vêtements locaux. Sans une alternative locale crédible, il est clair que le commerce illégal va prendre le relais. Pour satisfaire une classe moyenne de plus en plus consommatrice et rigoureuse dans ses choix, les pays africains doivent tenir compte d’au moins deux aspects importants : le prix et la qualité. Du côté de la Tanzanie, l’on se veut optimiste parce que l’Afrique peut relever ce défi.

La Rédaction (avec Laurent Essolomwa)

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