L’incroyable compétitivité malgache sur le marché du litchi

L’incroyable compétitivité malgache sur le marché du litchi

[Africa Diligence] Chaque année, deux à trois week-ends avant Noël, le célèbre litchi malgache, récolté à la mi-novembre, se retrouve sur les étals des primeurs européens. Un marché de niche dans lequel Madagascar règne en maître, avec ses plus de 15 000 tonnes exportées en rythme annuel. Enquête.

En tant que premier producteur de l’hémisphère sud, il est le seul pays au monde à pouvoir proposer en quantité des litchis qui égayeront les tables des fêtes de fin d’année.  Ce commerce, relativement récent, doit son existence à une variété introduite au 19e siècle qui s’est parfaitement acclimatée à la zone tropicale humide de la région de Tamatave, sur la côte est de l’île. Aujourd’hui, 96% des litchis exportés proviennent de cette région. Retour sur l’histoire du litchi à Madagascar.

Si le fruit devrait être présent sur l’arbre jusqu’en janvier, la cueillette et la préparation du litchi pour l’export à l’international se font sur une durée très courte : 15 jours à peine. Juste de quoi laisser le temps aux deux navires chargés exclusivement du petit fruit rose d’arriver en Europe quelques semaines avant les fêtes de Noël.

En termes de tonnages, Madagascar n’est pas un très gros producteur de litchis. La Chine produit par exemple 19 fois plus de petits fruits roses que la Grande île. En revanche, Madagascar monopolise depuis plusieurs décennies la place de premier exportateur de l’hémisphère sud. La raison ? Le pays est le seul à pouvoir approvisionner les pays de l’Union européenne, consommateurs saisonniers de litchis, au moment des fêtes de fin d’année.

Toutefois, la filière de ce fruit tropical reste très artisanale. La production est alimentée par plus de 30 000 petits producteurs, disséminés sur une bande de 250 km de long au nord et au sud de Tamatave, d’après les analystes en intelligence économique d’Africa Diligence. Alors, pour arriver à exporter quelques 15 000 tonnes de litchis à l’international en moins de 15 jours, la Grande Île bénéficie d’une arme redoutable : des opérateurs rodés à une organisation millimétrée et une main d’œuvre disponible en abondance. Un véritable tour de force logistique.

Dans le hangar qui jouxte le quai, les camions chargés de litchis font la queue pour pouvoir déposer la précieuse marchandise au pied du Reefer. Un cargo aux cales entièrement réfrigérées conçu pour transporter de très gros volumes.

La gestion du chargement du bateau est confiée depuis 20 ans à Benoit Leverrier, un Français envoyé par les importateurs européens. A ses côtés, au port, 40 personnes s’activent jour et nuit dans cette course contre la montre.

« Du fait que ce soit une campagne qui ne dure que 8 jours, c’est unique sur des filières fruits, que ce soit la mangue, la banane, l’ananas, où là, ce sont des productions annuelles qui sont exportées chaque semaine ou chaque mois. En termes de chargement, je dirais qu’on est dans des performances importantes puisqu’on arrive à charger jusqu’à 3 000 tonnes par jour. C’est un rythme d’autant plus honorable que nous ne travaillons que deux navires par année. Alors que dans les autres ports, en prenant la référence de la Côte d’Ivoire, ils travaillent un bateau par semaine. Donc ils font entre 50 et 55 bateaux par an. Ici, la première journée, chaque année, il faut remettre en place les automatismes, l’organisation, les réflexes. Et l’efficacité. »

Dans sa station de litchis, les traits tirés, Yvon Régis, l’un des trente exportateurs litchis du pays, peut enfin souffler. Encore un ou deux conteneurs à remplir pour Dubaï et les Caraïbes cette semaine, mais le gros du travail est terminé.

« On achète du litchi, on produit des palettes de litchi pendant huit, et là c’est intense. Mais on a 400 personnes qui travaillent toutes les nuits. Et quand tout est fini, qu’on n’a plus à expédier, on ferme. Et on se revoit dans un an, avec le personnel. »

Les délais sont si courts que toute la chaîne logistique doit être maîtrisée. Même le paiement des producteurs, collecteurs et transporteurs a été optimisé.

« Depuis 5 ans, on a un vrai changement, on fait le paiement de nos producteurs par téléphone, via Mvola (opérateur de mobile money). Avant on passait à la banque, on retirait l’argent avec tous les risques que ça comporte, et après on avait des coffres à l’intérieur de nos bureaux et on payait en espèces et ça prenait beaucoup de temps. Et puis on parle de milliards d’ariary ! Donc c’était très dangereux. C’est quand même plus pratique et plus sécurisant. »

Seul paramètre difficilement maîtrisable et aux conséquences dommageables : la pluie. Elle empêche la cueillette, le soufrage et le chargement dans le bateau. A elle seule, elle est le grain de sable qui peut mettre en péril la saison. Et rempli ou non, le premier des deux bateaux doit partir pour arriver, non plus deux, mais désormais quatre week-ends avant les fêtes.

En effet cette année, face à l’incertitude du marché européen causée par les confinements successifs, les importateurs ont choisi d’élargir la plage des ventes et de proposer du litchi pour le 6 décembre, la Saint Nicolas.

Un coup de poker, qui, s’il s’avère payant, pourrait redonner de l’élan à une filière qui s’est construite autour d’une date, le 25 décembre, et qui doit sa réussite à une opération logistique unique au monde.

D’après les scientifiques, le premier pied de litchi a été introduit à Madagascar en 1802 par le botaniste français André Michaux, dans sa pépinière d’arbres fruitiers exotiques créé à Isantrana, près de Tamatave. Ce sont ensuite les colons créoles et asiatiques, dans les années 1940, qui ont multiplié cette espèce, – qu’ils connaissaient-, sur tout le littoral.

« On est sur une variété qui s’appelle la Kwai Mee. Une variété solide, qui supporte bien le transport. » Michel Jahiel, docteur en agronomie, chercheur au Cirad, est à la tête du CTHT, le Centre technique horticole d’appui au développement de la filière litchi.

« La floraison du litchi est basée sur une baisse de température. L’induction florale se fait ici grâce à l’hiver austral qui commence au mois de juin. Quand la température descend en dessous de 17°C, la variété ici, qui est très sensible, fleurit. Il y a des variétés qui ne fleurissent qu’une fois tous les 3-4 ans en fonction de ce choc. Ici à Madagascar, la chance qu’on a, c’est que tous les ans 90% des arbres fleurissent. »

Un rendement assuré qui pousse les Malgaches à se lancer dans le commerce international. La première exportation a lieu par avion, en 1960, direction l’Europe et ses riches consommateurs d’origine asiatique. En 1987, l’Union européenne autorise l’importation de litchis traités au dioxyde de soufre, un puissant fongicide qui permet une conservation longue (plus de 4 semaines). Un tournant pour Madagascar qui se lance alors dans l’exportation de gros volumes par bateau.

Pourtant, malgré la demande croissante, la manière de cultiver le litchi n’évolue presque pas. Aujourd’hui encore, pas de vergers mais une multitude de petits paysannats éclatés sur 250 km de côtes. Cet agriculteur est l’un des 30 000 petits producteurs qui participent à cette incroyable logistique. « Je cultive principalement du riz, des grenadelles, du corossol et un peu de litchis. »

Lui a 10 pieds de litchis. Il revend la totalité de sa production à un exportateur. Un complément de revenus conséquent et facile à obtenir. « L’entretien pour que le litchi produise, c’est très simple. Il suffit de nettoyer autour du pied et de veiller à tailler les branches de temps en temps. Voilà c’est tout. La pollinisation, la floraison, tout se fait tout seul. Ça ne demande pas autant de travail que les rizières, qui doivent être entretenues tous les jours. Et quand arrive le moment où l’arbre donne des fruits, on les cueille et on les vend. »

Problème, pour le chercheur du Cirad, la filière s’est structurée exclusivement en aval, autour d’une date fixe, Noël. « L’idéal, c’est d’arriver tôt sur les marchés européens. Seulement, on a affaire à une plante, qui, elle, ne peut pas fonctionner de façon régulière et systématique. La floraison peut varier sur une échelle de temps de 4 semaines. »

Malgré l’opération logistique extrêmement rigoureuse mise en place depuis des années pour exporter le fruit, le litchi reste avant tout un végétal, qui n’a de maître que son environnement. Ainsi, alertent les chercheurs, une hausse des températures induite par le changement climatique pourrait à elle seule faire vaciller la filière.

La Rédaction (avec Sarah Tétaud)

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