Comment la friperie UE a laminé le marché du textile ghanéen

Comment la friperie UE a laminé le marché du textile ghanéen

[Africa Diligence] Après de nombreuses analyses croisées, les experts en intelligence économique de Knowdys ont conclu à la nette domination du « Made in Europe » dans les choix de qualité réalisés aux quatre coins du continent africain malgré le rejet apparent… Il en va ainsi de la friperie UE qui a réussi à laminer le textile ghanéen. Enquête au marché de Kantamanto.

Pour faire ses emplettes à Accra, une adresse revient sur toutes les lèvres : Kantamanto. Ce gigantesque marché aux fripes, situé en plein cœur du quartier d’affaires, propose vêtements, sacs et chaussures de seconde main à des prix défiant toute concurrence. En dépit du Covid-19, le quartier grouille de monde de 6 heures du matin à 18 heures le soir. Rien, pas même le soleil brûlant, ne dissuade revendeurs et clients de marchander devant les échoppes. De part et d’autres des ruelles larges comme une paire d’épaules, les machines à coudre s’activent sans interruption. « Quand les fripes arrivent ici, détaille Osei Bonsu, un quadragénaire originaire de Kumasi, la deuxième ville du pays, il faut les nettoyer et les réparer avant de les revendre. Je m’occupe de la couture avec les deux gars qui travaillent pour moi, et c’est ma femme qui revend les fripes sur le marché. »

Les marchandises sont acheminées à Kantamanto depuis le port de Tema, à l’est de la capitale. La plupart proviennent de Chine ou de Corée du Sud, d’Europe aussi – en particulier du Royaume-Uni, des Pays-Bas et de l’Espagne – ou d’Amérique du Nord. A leur arrivée à Tema, elles sont réceptionnées par les grossistes de Kantamanto, qui entreposent des balles de vêtements à l’ombre des bâtiments et les revendent aux détaillants. « On a chacun notre spécialité, explique Sam, un vendeur nigérian d’une vingtaine d’années. Moi, je vends des tee-shirts, des jeans et quelques casquettes. Mais dans la boutique d’en face, on trouve seulement des chemises ; des sneakers dans celle d’à-côté… On fait attention à ne pas se marcher sur les pieds. »

Les précurseurs de ce commerce sont des Nigérians arrivés au Ghana à la fin des années 1970, comme les parents de Sam. Les Ghanéens se sont emparés de ce business juteux au début des années 1980 et, depuis près de quarante ans, le monopole de la fripe est détenu par les Akan de la région Ashanti. Le seul marché de Kantamanto compte plus de 10 000 vendeurs de fripes, sans compter leurs familles, explique Koffi Léopold Kouakou, doctorant en géographie à l’Université de Paris, dont la thèse porte sur les fripes de Kantamanto. « Généralement, ce sont d’abord les hommes seuls qui quittent leur village pour trouver du travail dans la capitale et lancent leur business dans ce quartier. Puis, quand ils se rendent compte que les affaires marchent bien, ils font venir leur famille. Mais l’immobilier est cher à Accra, et les baux sont annuels. Alors faute d’accès au logement, beaucoup dorment dans la rue. »

La disparition récente des organismes de microfinance, qui encadraient auparavant l’économie de Kantamanto, n’a fait qu’augmenter cette précarité. « Il y a quelques années, le gouvernement les a tous fait fermer, explique M. Kouakou, en avançant des problèmes de gestion et de concurrence avec les banques locales. Jusque-là, les marchands de fripes étaient soutenus par ces organismes, qui leur octroyaient des prêts et récupéraient l’argent des ventes le soir venu, pour sécuriser les recettes contre les risques de vol ou d’incendie. » Après l’incendie qui a ravagé 800 échoppes du marché de Kantamanto, le 16 décembre 2020, les vendeurs d’Accra trient et tentent de sauver de la marchandise. Vincent Pailhé

Pour les marchands privés de ce filet de sécurité, les incidents survenus au marché peuvent avoir des conséquences dramatiques. Le 16 décembre, un incendie s’est déclenché en pleine nuit au marché de Kantamanto, ravageant 800 échoppes en quelques heures. « Je vends des uniformes scolaires, et je faisais un très bon chiffre depuis que le lycée est devenu gratuit, témoigne Lydia Sisa, debout sur les cendres de sa boutique. Avec l’incendie, j’ai tout perdu. Mon mari est mort, j’ai cinq enfants à nourrir. Je n’ai plus que l’argent que j’avais sur moi, 500 cédis [70 euros]. » Tous espèrent recevoir bientôt l’aide financière promise par le gouvernement. Le vice-président Mahamudu Bawumia, qui s’est rendu sur les lieux du sinistre, a également annoncé qu’une enquête serait ouverte pour déterminer les origines de l’incendie.

Le gouvernement ghanéen a tout intérêt à entretenir de bonnes relations avec les commerçants de Kantamanto. Car si les fripes sont encore considérées comme une économie informelle, une bonne part de ces recettes atterrit dans les caisses de l’Etat. Non seulement les balles de marchandises sont taxées en débarquant au port de Tema, mais chaque vendeur doit aussi payer un loyer pour la parcelle de terrain qu’il occupe, même si elle n’excède pas deux ou trois mètres carrés.

S’il n’existe pas de données sur le montant de ces ventes de fripes au détail – les transactions se faisant en liquide – il est indéniable que la fripe est un vecteur de développement au Ghana, affirme Koffi Léopold Kouakou : « Ce secteur réduit le chômage à l’échelle nationale en fournissant du travail aux ruraux venus s’installer en ville et aux populations à faible niveau d’études. »

2017, mais la mesure est trop récente pour avoir déjà des répercussions concrètes sur le taux d’alphabétisation de la population. La plupart des vendeurs de Kantamanto parlent twi, fanti ou ewe, mais très peu maîtrisent l’anglais, la langue officielle.

Pour autant, il n’est pas rare de rencontrer à Kantamanto le titulaire d’un master en économie, voire un ancien docteur, vendre des fripes sur le marché. « Tous les marchands sont unanimes : la fripe, ça rapporte. Plus que la plupart des professions au Ghana, y compris la médecine ou l’administration ! »

Mais la médaille a son revers et l’arrivée de la fripe en Afrique de l’Ouest a court-circuité l’industrie textile traditionnelle. Porter des vêtements traditionnels en coton coûte désormais plus cher que s’acheter des vêtements de seconde main. Alors qu’une fripe coûte généralement entre 3 et 10 cédis [0,40 euro à 1,40 euro] à Kantamanto, il faut souvent compter plus de 300 cédis [40 euros] pour cinq mètres de wax hollandais, et encore davantage pour un pagne traditionnel en kente. A quoi s’ajoute le coût du tailleur, le temps de la prise des mesures et la réalisation. Pour les citadins, se vêtir en fripes est donc plus rapide et beaucoup moins cher que de porter des productions locales.

Or, « ces dernières années, rapporte Koffi Léopold Kouakou, l’Ouganda, la Tanzanie et le Rwanda ont fermé leurs frontières aux vêtements de seconde main importés d’Europe ou des Etats-Unis, et le Nigeria prend la même voie ». L’objectif annoncé est de développer l’industrie textile locale et, à terme, d’atteindre l’autosuffisance dans l’habillement courant. Car la fripe pose aussi la question épineuse d’un certain rapport à l’Occident. Le terme twi employé pour désigner les vêtements de seconde main est obroni wawu, littéralement « l’homme blanc est mort ». Une manière sarcastique de désigner la fripe comme un pseudo-héritage : après la mort d’un Européen, sa garde-robe échoit aux Africains.

« Ce qui pousse les gens à s’habiller en fripes, c’est le soft power occidental, analyse M. Kouakou. Quand vous regardez la télévision, les films, on ne voit que des vêtements occidentaux, portés par des Blancs. La population ghanéenne est très jeune, et ces jeunes sont branchés sur l’Occident. Ce sont eux qui, à défaut de pouvoir émigrer en Europe ou aux Etats-Unis, vont s’habiller en fripes. Un tee-shirt Nike est pour eux comme un lot de consolation. »

La Rédaction (avec Marine Jeannin et Knowdys Database)

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