[Africa Diligence] Parce que la Défense ne peut être laissée aux seules armées, la Primature de France a confié à l’IHEDN la mission de sensibiliser les citoyens. Dans son enquête sur l’intelligence économique sur le continent noir, le Comité Afrique de l’IHEDN s’est tourné vers le président du Centre Africain de Veille et d’Intelligence Economique (CAVIE). L’intégralité.

Quelles sont les craintes principales émises par les dirigeants ou entrepreneurs d’entreprises lorsqu’ils font le choix de s’installer en Afrique ou d’y développer des activés ?

Guy Gweth : Comme partout ailleurs dans le monde, les entreprises ordinaires ont une sainte aversion au risque. Ce qui est singulier en Afrique, c’est le poids des risques perçus face aux risques réels. Prenons le cas des risques géopolitiques : depuis les indépendances, notre continent enregistre 1,6 coups d’Etat par an. Pour un continent, c’est impressionnant, mais rapporté à 54 pays, vous voyez que le risque se dilue rapidement dans les spécificités et devient épisodique et/ou localisé. Cela étant, la corruption, l’économie informelle et l’insécurité juridique sont loin de relever de la fiction. La corruption, à elle seule, nous coûte 25% du PIB par an ; l’économie informelle est à 40% et l’insécurité juridique, fille des Etats liquéfiés et de la corruption, est une épée de Damoclès qui pèse en permanence sur les opérateurs économiques locaux et internationaux. Ce tableau justifie, au moins pour partie, le fait que ¾ des investisseurs ici sont soit des mafieux investisseurs, soit des investisseurs mafieux, au grand dam des entreprises africaines.

Dans le cadre des activés de Knowdys Consulting Group (KCG), quelle est la part d’activité consacrée aux entreprises africaines ? Des raisons particulières à cela ?

La part d’activités consacrée aux entreprises africaines plafonne à 20% depuis une demi dizaine d’années. 15% sont des entreprises d’Afrique du nord. Pourquoi une part si faible ? Au moins pour deux raisons : la première est que, outre la grey economy chiffrée à 40%, plus de 70% des entreprises du continent sont des PME-TPE, avec ce que cela implique. Très peu sont sensibilisées aux enjeux de la compétition par l’information ; et celles qui le sont se plaignent du peu de moyens dont elles disposent pour accéder aux cabinets de conseils en intelligence économique. La seconde raison est que, absorbés par les missions de ses clients, KCG a levé le pied sur la sensibilisation des entreprises locales aux nouveaux enjeux de compétitivité. C’est pour remédier à cette carence que nous avons créé le Centre Africain de Veille et d’Intelligence Economique (CAVIE) à l’été 2015. Axés sur la sensibilisation, la formation et la labélisation, son action contribuera certainement à faire croitre le nombre d’entreprises africaines bénéficiant de services de veille et d’intelligence économique adaptés à leurs propres réalités.

En France, l’intelligence économique est perçue avec beaucoup d’a priori et parfois même de la méfiance, notamment par les PME et TPE or elles demeurent exposées à certains risques notamment d’espionnage industriel ou de prédation capitalistique par des fonds étrangers, des situations qui peuvent être évitées par la mise en place d’un système de veille stratégique. Cette réticence se ressent-elle au sein de votre cabinet ?

Nous partageons votre diagnostic et une part du traitement approprié. Chez KCG, nous avons poussé le bouchon de l’investigation plus loin pour comprendre les causes de la situation que vous décrivez. Résultat : ce sont les barbouzeries surmédiatisées des premiers transfuges dans la communauté française de l’intelligence économique qui ont généré de la méfiance. Vous observerez d’ailleurs que depuis les affaires Renault et Areva, depuis que les professionnels, poussés par les pouvoirs publics, ont décidé de faire le ménage dans leurs rangs, la profession se porte mieux. Elle retrouve progressivement la confiance des acteurs économiques, grâce notamment aux exploits de jeunes experts formés dans des écoles dédiées. La vraie question, de notre point de vue, est celle des faibles moyens financiers dont disposent les PME-TPE pour recourir aux services des conseils en veille et en intelligence économique. Le sujet serait clos s’il suffisait d’un logiciel pour veiller… Mais il faut de l’humain, et ça coûte. Chez KCG, nous pensons que l’Etat peut donner un coup de main aux entreprises pour les aider à soutenir l’effort de guerre économique auquel ils doivent faire face aujourd’hui. Il en va de l’intérêt national.

Hubert Védrine et Jacques Attali ont récemment mentionnés dans leurs rapports respectifs sur les relations économiques franco-africaines, une certaine perte de vitesse, incitant les pouvoirs publics à revoir leur stratégie économique sur le continent en s’appuyant davantage sur la francophonie en tant que vecteur de développement des relations économiques. En tant que fondateur de KCG, que vous évoquent ces analyses ?

L’expertise de Védrine et Attali n’est plus à démontrer. Ces deux personnalités ont le respect de KCG et je partage totalement leur diagnostic sur les relations économiques franco-africaines. Nos chemins se séparent malheureusement sur le terrain de la thérapie. Je crains, en effet, qu’ils ne cherchent résoudre un problème du XXIème siècle en mobilisant une solution du XXème. C’est du pur jus de cerveau d’analystes. Je rappelle, à toutes fins utiles, que l’Organisation internationale de la Francophonie n’a jamais été pensée comme un instrument économique. Ce que Védrine et Attali demandent à cette vieille dame politique, sans lui en donner la vitalité, c’est de gagner un 100 mètres haies, en talons aiguilles, face à des coureurs véloces comme le Commonwealth ou les BRICS. Si la Chine est devenue le premier partenaire commercial de l’Afrique, ce n’est certainement pas parce que les Chinois parlent le français ou les dialectes africains… Le remède est sur le terrain. Chez KCG, nous estimons que cette question doit être traitée par de vrais opérateurs économiques, assistés de politiques, et assurément pas l’inverse.

Les entreprises françaises sont-elles réellement moins compétitives que leurs concurrentes chinoises et américaines notamment en zone CEMAC que vous connaissez bien, ou c’est l’appui politique et diplomatique considérable de leur État qui leur permettent de gagner davantage de parts de marché ?

Il est vrai qu’en matière de compétitivité par les prix, les entreprises françaises n’ont eu de cesse de perdre du terrain au fil des années. Hasard du calendrier ou non, force est de constater que la baisse des parts de marché tricolores est proportionnelle à la perte de l’influence hexagonale sur le continent. Pour le reste, les grands groupes français, notamment, sont bien placés pour savoir que dans les Etats de la zone CEMAC, en particulier, les contrats importants se négocient directement avec l’exécutif. Sur ce terrain, les diplomaties économiques étasunienne et chinoise sont absolument redoutables, car elles ont une constante qui dépasse l’alternance politique dans leurs pays, lorsque cette dernière existe. La France compte hélas parmi leurs premières victimes.

Les prévisions économiques sont plutôt favorables pour l’Afrique, on parle même de siècle africain, nonobstant les multiples défis qui attendent le continent. Dans ce contexte, comment percevez-vous ces prévisions et quelle en sont les potentielles implications pour KCG?

Malgré l’optimisme qui habite nos équipes, nous ne chaussons jamais de lunettes roses lorsqu’il s’agit de scruter la situation économique et géoéconomique de l’Afrique. Les prévisions auxquelles vous faites référence n’avaient anticipé ni un baril de pétrole à 30 USD ? Non ! L’expansion du terrorisme sur notre continent ? Non !  Réalisez-vous la situation des finances publiques de pays tels que le Congo, le Gabon ou de la Guinée équatoriale dont le pétrole pèse 60% du PIB pour les deux premiers et 80% pour le troisième ? Dans les cas moins alarmants comme la Côte d’Ivoire, le risque terroriste pèse désormais sur les décisions d’investissements. C’est dire si KCG, entreprise militante, a du pain sur la planche pour encourager techniquement les Etats à diversifier les économies et aider concrètement les opérateurs économiques à minimiser, voire à transformer les risques auxquels ils sont exposés sur le continent. Car tout bien considéré, l’Afrique compte une population, une classe moyenne, un renouvellement des élites et un dynamisme des services que nous avons l’impérieux devoir de fructifier. C’est ce que j’ai tenté de montrer dans mon dernier ouvrage intitulé « Le Gabon à la conquête de l’autosuffisance alimentaire » paru en mars 2016.

Le TIPP est encore en discussion entre l’Europe et les États-Unis, si cet accord se finalise, pensez-vous que les entreprises africaines auront plus de difficultés à pénétrer le marché américain et européen ? Comment anticipez-vous cela au sein de KCG?

Quel qu’en soit l’issue, l’Afrique sera confrontée à trois principaux challenges face au Traité transatlantique. Le premier défi est celui de la règlementation qui freinera indubitablement nos exportations vers l’Europe et les Etats-Unis, malgré les accords antérieurs tels que l’AGOA et les APE. Le second défi est celui de la judiciarisation des relations commerciales qui fragilisera nos Etats à l’instar des attaques que nous essuyons face aux fonds vautours, faute de ressources qualifiées pour nous défendre. Le troisième défi est celui de la redistribution des cartes au niveau géoéconomique, l’idéal, pour Américains et Européens, étant de récupérer les marchés perdus face aux Chinois. Les Africains n’y sont pas préparés. Ecartés des négociations, leur plus grosse crainte, du moins pour ceux qui sont au courant de ce qui se joue, est de se retrouver à danser sur une musique qu’ils n’auront pas écrite. Cette analyse de KCG a été rendue publique le 14 octobre 2014, lors d’une conférence que j’ai donnée au Parlement européen de Bruxelles, à l’initiative de Meridia Partners et du député Charles Goerens. Depuis lors, chaque nouvel épisode de négociation du Traité transatlantique confirme la nécessité, pour les acteurs économiques et politiques africains, de se pencher d’urgence sur cette question.

Un accord de libre échange est-il possible et réalisable à terme en Afrique ?

Il est non seulement possible, mais il est en marche. C’est la raison d’être du sommet de Charm el-Cheikh qui s’est ouvert le 7 juin 2015 avec pour objectif primordial, la création de la « Tripartite ». Cet accord de libre-échange unira les marchés de 26 pays dont ceux des Etats d’Afrique australe et de l’Est, de la Communauté de développement d’Afrique australe et de la Communauté Est-africaine. Portés par le Nigéria, l’Afrique du Sud et l’Egypte, ce sont 630 millions d’habitants et un PIB de plus de 1000 milliards de dollars qui sont réunis dans cette architecture après 5 ans de négociations. Bonne nouvelle : la plupart des dirigeants africains sont convaincus qu’ils peuvent et doivent aller plus loin. Nous les aidons à lever leurs craintes.

Dans le cadre des activités de KCG, proposez-vous également vos services pour conseiller les Etats sur les politiques publiques à mettre en œuvre dans le domaine du secteur privé (?) Ou encore des politiques de sensibilisation autour des enjeux de la protection de l’information, des biens immatériels ou encore de politique d’influence afin d’accroitre leur compétitivité et l’attractivité du continent ?

Comme je l’ai indiqué précédemment, KCG s’est quelque peu retiré du terrain de la sensibilisation au cours des trois dernières années, absorbé par les missions sans cesse croissantes que lui confient ses clients. C’est le lieu de rappeler que Knowdys Consulting Group ne compte que 36 consultants permanents malgré son exposition à trois continents. Nous sommes l’un des rares cabinets africains à qui on demande, chaque jour, de produire du renseignement économique de haute qualité, en un temps record, et dans le respect des normes d’éthique les plus élevées, sur un marché travaillé par l’informel et la corruption. Nous pensons que le CAVIE, organisation panafricaine, ayant un statut associatif, sera mieux armée pour répondre aux exigences de sensibilisation et de formation qu’impose la compétition mondiale. /

Interview réalisée par Ibrahim Camara, membre du Comité Afrique de l’ANAJ-IHEDN. Créé en 2011, cette entité a vocation à favoriser la réflexion sur les enjeux de sécurité et de défense du continent.

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