[Africa Diligence] Le directeur général de Statistics South Africa était récemment au siège de l’ONU, à New York, pour assister à la conférence annuelle de la Commission de la condition de la femme. Interrogé en marge de cette rencontre, Pali Lehohla s’est étalé sur les défis et les progrès de la statistique sur le continent africain. Édifiant.

Masimba Tafirenyika : Selon certains experts  la façon dont les statistiques sont collectées en Afrique pose un problème majeur. Qu’en est-il ?

Pali Lehohla : Les statistiques constituent un défi majeur sur le continent. Mais l’interprétation du problème comprend deux grandes tendances. L’une s’appuie moins sur les faits que  sur le battage médiatique. Elle  devient très populaire et est largement connue. Une autre affirme qu’il pourrait en effet y avoir des difficultés, mais que l’Afrique tire son épingle du jeu. On ne parle pas beaucoup de celle-là.

Il existe de nombreuses publications comme celle de Morten Jerven sur la façon dont l’Afrique induit le monde en erreur avec des chiffres inexacts. Mais quand vous examinez ces documents en profondeur, vous vous apercevez  que peu de recherches ont été faites pour justifier ce que ces auteurs avancent. Quand vous examinez les statistiques africaines à travers des produits nationaux, les comptes nationaux et les programmes de comparaisons internationaux, l’Afrique soutient la comparaison avec le  reste du monde, parce qu’elle ne pourrait pas participer à des programmes de statistiques internationales si ses données étaient si mauvaises.

En effet, il existe des lacunes. Par exemple, si l’Afrique veut comprendre l’avenir de sa population et comment elle peut bénéficier des statistiques, nous devons comprendre les marchés du travail et les résultats de l’éducation. Mais très peu de pays actualisent leurs statistiques de l’emploi chaque année ou tous les trimestres. En termes de recensements, l’Afrique s’est reprise. Bien que la situation varie, l’Afrique est sur une trajectoire ascendante. Sa situation en matière de statistiques est positive malgré certains problèmes.

Mais l’on s’interroge toujours : pouvons-nous nous fier aux statistiques de l’Afrique ?

Voilà une question très intéressante. Nous sommes régis par un certain nombre de principes – les Principes fondamentaux de la statistique officielle reconnus par les Nations Unies. Nous avons maintenant une Charte africaine de la statistique. Nous avons une stratégie pour l’harmonisation des statistiques en Afrique. Il s’agit de documents officiels qui régissent notre production de statistiques. Bien sûr il existe des partenariats mondiaux qui garantissent la qualité de nos données. Nous comparons maintenant des données et procédons à  des examens effectués par des pairs, y compris ceux qui sont  menés par la Banque africaine de développement. Nos données font l’objet de nombreux contrôles. Nous disposons également d’indices harmonisés  des prix à la consommation  Les pays francophones sont assez bien organisés sur ce point. Nous avons des écoles de formation en Côte d’Ivoire. Donc, la  question n’est pas de savoir si vous pouvez faire confiance aux statisticiens africains, mais si la formation qu’ils reçoivent peut produire le genre de personnes qui établissent  des statistiques de qualité. Et en effet, nous avons des institutions de formation qui produisent des statistiques égales à celles qui sont produites  ailleurs dans le monde. Il peut y avoir des problèmes de sources pour couvrir le large éventail de statistiques, mais en ce qui concerne la qualité des statistiques que les Africains produisent, elle est aussi bonne que toutes celles que vous trouverez ailleurs.

Il a été suggéré que, plutôt que de compter sur des efforts occasionnels, il vaudrait  mieux que  les bureaux nationaux de statistique  procèdent  à des sondages courts et fréquents. Nous avons déclaré 2015-2024 Décennie des registres  et  statistiques de l’état civil afin que chaque naissance et chaque décès soit enregistré, y compris les causes de décès. Il s’agit d’une démarche  très positive qui permettra de  récolter des données importantes de manière continuelle et à moindres frais.

Que peuvent apprendre les autres pays  auprès de l’Afrique du Sud ?

Ils peuvent apprendre comment l’Afrique du Sud a appris des autres. L’Afrique du Sud postapartheid ne s’en sortait pas mieux que les autres  pays d’Afrique dans la collecte de statistiques, sauf dans les statistiques économiques où nous étions assez avancés, au service d’une économie moderne et d’un secteur bancaire moderne. Mais les autres statistiques laissaient à désirer. Le gouvernement de l’apartheid accordait très peu d’attention aux statistiques, à l’exception des indicateurs clés qu’ils voulaient, tels que les indices de prix à la consommation.

La division de statistique de l’ONU  constitue un atout parce tous ceux qui s’y connaissent en  statistiques sont là pour vous aider. L’Institut international de statistique est également très important. Il s’agit là de réseaux  essentiels de praticiens qui nous ont permis  d’avancer encore plus vite dans les statistiques. Il est important d’investir des ressources dans les personnes et de les former, et bien sûr d’investir  dans les universités, comme par exemple, le Centre d’innovation urbaine et régionale et d’analyse statistique (CRUISE) de Stellenbosch. Statistics South Africa a créé une chaire à l’Université de Stellenbosch pour se concentrer sur l’autorité  intellectuelle que peut conférer le fait de faire  de la géographie statistique le moteur de la soi-disant révolution des données.

Quel est le degré de coopération entre les gouvernements africains et les agences des Nations Unies qui publient des statistiques sur des questions sociales et économiques africaines ?

Nous avons fait beaucoup en Afrique rien qu’en identifiant nos problèmes et en nous y attaquant.  Par exemple, ce fut par négligence totale de l’importance des statistiques qu’en 2004, la Commission économique pour l’Afrique a presque anéanti  son centre de la statistique. Lorsque nous avons réparé les dégâts, nous avons réalisé que la CEA nous concernait, nous et personne  d’autre.  Si nous devons renforcer la CEA, nous devons nous renforcer en tant qu’Africains. Pour nous renforcer, nous devons établir  des relations avec la Commission de  statistique de l’ONU et nous faire une meilleure idée des méthodes qui y sont développées. Avec le Symposium africain sur le développement de la statistique et d’autres initiatives, nous avons  accéléré le mouvement  et ajustons nos méthodes en conséquence. Et l’initiative concernant les registres et les statistiques de l’état civil  a suscité beaucoup d’intérêt parmi les partenaires. La revitalisation de la CEA a apporté une nouvelle énergie, mais des nuages sombres s’accumulent ; nous connaissons les signes parce que nous savons à quoi ressemble le succès.

Le Nigeria est devenu la plus grande économie d’Afrique depuis qu’il a changé de référence. Qu’implique ce processus ? 

Beaucoup de choses. Nous avons parlé du désintérêt manifesté par les gouvernements africains pour les  statistiques et les investissements. Le Nigeria en est également coupable. Il n’en a tenu aucun compte pendant des années et n’a jamais doté son économie d’une nouvelle référence. La structure de son économie a rapidement changé et le Nigeria ne la mesurait pas de manière exacte. Je pense qu’il se fiait  seulement à  la quantité de pétrole extraite, sans tenir compte du  secteur formel, ni de  Nollywood. Il s’y prend correctement désormais. Quand on définit de nouvelles références, on sait comment les différents secteurs et structures contribuent à l’économie, puis on leur attribue un  poids et on effectue  une estimation pour déterminer la faiblesse de l’économie.  Le Nigeria est actuellement la plus grande économie d’Afrique, à la fois en termes de parité de pouvoir d’achat, ainsi que de  PIB nominal. Son défi majeur est que la pauvreté est encore immense et le chômage encore élevé. La croissance doit engendrer  des avantages pour les  collectivités. Il faut donc, dans un premier temps,  établir  les bonnes statistiques,  et le Nigeria a réussi à le faire, à mon avis.  Il faut ensuite, voir les bénéfices de la croissance, ce à quoi, je pense, que les décideurs s’affrontent  en ce moment.

Le défaut de restructuration est-il limité au Nigeria ou existe-t-il d’autres pays africains qui n’ont  pas restructuré leurs économies depuis longtemps ?

Nous avons énormément  de rattrapage à faire, parce que nous devons saisir la structure de l’économie moderne et faire en sorte d’intégrer nos documents de référence, c’est à dire, nos statistiques commerciales,  statistiques agricoles,  statistiques sur les ventes en gros et statistiques de fabrication, aux  comptes nationaux. Le défaut de restructuration nous a valu tous les noms d’oiseaux en Afrique.  Les gens disent : « Voyez comment leurs économies se sont développées ».   Il faut alors restructurer à l’aide des méthodes appropriées et le monde déclare « il ne peut pas s’agir là des résultats réels ». Ils affirment, « Vous ne mesurez pas ». Lorsque nous mesurons et présentons le changement, ils disent, « Ce changement est incroyablement énorme. »  Ils commencent à douter des méthodes, parce que nous ne le faisons pas régulièrement. Voilà à quel point  les gens peuvent être cyniques.  Mais nous devons le faire régulièrement, afin de faire face à ce cynisme.

Ce cynisme est-il partiellement dû au fait que beaucoup d’économies africaines sont dominées par les secteurs informels qui sont difficiles à mesurer ?  

Le secteur informel est mesurable et nous arrivons dans ce système avec des méthodes crédibles en défenseurs  du secteur informel. Par exemple, au sein de la SADC, c’est la  Tanzanie qui est en tête du secteur et elle a établi des méthodes bien développées. En Afrique du Sud, le secteur est assez réduit, mais nous avons quand même une méthode pour le mesurer.

Globalement, que diriez-vous  à nos lecteurs sur l’importance des statistiques ?

L’Afrique revient de loin, mais beaucoup reste encore à faire. Nous avons une équipe très professionnelle de statisticiens africains qui essayent de bien faire les choses et maintenant l’environnement politique le permet. Nous avons la Charte africaine qui prescrit un code de déontologie. Les lois africaines sur les statistiques ont été changées. Les bureaux de statistiques sont en train d’être révolutionnés et font de mieux en mieux leur travail et la capacité humaine est une priorité de l’heure. Les statistiques africaines sont tout  aussi bonnes que  les autres. Elles peuvent être limitées du point de vue de leur champ d’application ; mais pas tant que ça. Je pense que les afro-pessimistes et les sceptiques doivent commencer à réfléchir à deux fois à leur façon de considérer  les statisticiens africains.

Propos recueillis par Masimba Tafirenyika

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