Le marché africain de la donnée sensibilisé par une pandémie

Le marché africain de la donnée sensibilisé par une pandémie

[Africa Diligence] Depuis une demi-dizaine d’années, les acteurs de l’intelligence économique savent que la guerre de la donnée aura lieu en Afrique. Alors que la pandémie de Covid-19 nous rapproche dangereusement de cette échéance l’expert tunisien Mohamed BESSA précise les vrais enjeux de ce marché stratégique.

Plus que jamais et afin de mieux comprendre l’impact cette crise sanitaire sur les différents secteurs de l’économie africaines et pour réussir les exercices de projection et de modélisation statistique, notre continent a besoin de disposer d’une batterie d’indicateurs multisectoriels, cohérents et précis permettant de répondre à la demande fort importante des analystes, des économistes, des chercheurs ainsi que des décideurs de tout bord.

Il convient de noter qu’aucune étude d’impact ou d’estimations économétriques sur le court ou moyen terme ne peut être pertinente en l’absence de données fiables et exhaustives sur la situation actuelle (secteurs sinistrés, activités des entreprises, pertes d’emploi, comportement des agents économiques et des ménages particulièrement…). Et c’est à ce niveau que les structures statistiques africaines doivent intervenir ainsi que d’autres producteurs de données (les opérateurs téléphoniques, les grandes surfaces, etc.) pour fournir ces informations.

Face à cela, et dans un contexte de foisonnement mondial des études statistiques autour de la Covid-19, sa propagation et son impact économique et social, les statisticiens africains ont un rôle d’avant-garde à remplir pour encadrer et enrichir le débat et les études autour de la pandémie. Ceci permettra l’appareil statistique africain d’être la locomotive de la production de nouveaux indicateurs, en plus de celles qui existent aujourd’hui, en vue de répondre aux attentes des analystes des différents pays.

Dans ce contexte, ce propos porte sur l’importance des données et des statistiques, en particulier les statistiques publiques, dans l’Afrique post-Covid.  Ceci se fera en abordant traitant les axes suivants :

  • La situation des systèmes de statistiques publiques en Afrique en 2020.
  • Ou sont les données africaines ? sommes-nous propriétaires de nos données et autonome sur la production de nos indicateurs
  • Les nouveaux enjeux des données dans le nouveau contexte géopolitique du continent post-Covid
  •  Quelle stratégie faut-il adopter pour bâtir un développement économique sain en se basant sur des stratégies éclairées par des statistiques souveraines

La situation des systèmes de statistiques publiques en Afrique en 2020

Comprendre la situation des statistiques en Afrique ne peut se faire en dehors de la situation des institutions publiques au contient qui manquent de capacités humaines et financières, souffrent d’une gouvernance floue et d’un financement gouvernemental instable conjugué à un effet dévastateur des financements des bailleurs de fond. Ce diagnostic n’est pas nouveau. Il reprend le constat réalisé par l’historien de l’économie Morten Jerven dans une série de travaux sur ce thème : un premier article intitulé « Random Growth in Africa » publié en 2010.

 un manque de capacités au sein des institutions statistiques africaines, d’une gouvernance floue des responsabilités en matière de statistiques, d’un manque de financement stable par les États et d’un effet déstructurant des financements des bailleurs dans ce domaine 

Parallèlement, la statistique publique africaine connaît une forme de contestation déstabilisante pour son fonctionnement, dans un contexte de raréfaction des ressources humaines et financières allouées par l’État depuis les années 1980 et l’instauration des programmes d’ajustement structurel. La prolifération des bases de données internationales dans les domaines les plus divers (gouvernance, démocratie, qualité des institutions, planification familiale, accès à l’eau, aux soins ou encore aux services financiers, etc.), subventionnées et développées par toutes sortes d’institutions (universitaires, ONG internationales, agences d’aide, entreprises de consulting privées, instituts de sondages mondialisés, agences de notation, etc.) est venue remettre en question le monopole qu’elle exerçait de fait dans son domaine.

Où  sont les données africaines ? Sommes-nous propriétaires de nos données et autonome sur la production de nos indicateurs

La réponse est catégorique : il s’agit d’un NON catégorique. Principalement fondées au début sur des bases de données constituées à partir de déclarations d’experts, les nouvelles statistiques produites hors de la sphère publique nationale s’étendent maintenant à des enquêtes auprès des ménages ou des entreprises, périmètre autrefois réservé des instituts nationaux de la statistique. La multiplication des évaluations d’impact « randomisées », conduites à l’aide de protocoles d’enquêtes ad hoc, s’inscrit également dans cette dynamique (Bédécarrats et al., 2013). Le big data (en français, données massives) pourrait être le dernier avatar de ce mouvement de marginalisation et de privatisation partielle de la statistique publique.

A l’heure du Big Data, les données africaines -médicales, bancaires, religieuses, sexuelles, etc… aisément collectées et analysées pourraient faire l’objet d’une exploitation par de nombreuses entreprises d’intelligence économique pour établir des schémas de consommation ou des stratégies d’influence politique et sans réelle protection des données personnelles, l’Afrique prend le risque d’une nouvelle forme d’exploitation.

Les nouveaux enjeux des données dans le nouveau contexte géopolitique du continent post-Covid

Malgré les appels à l’unité de l’OMS, la pandémie prend une dimension géopolitique qui divise. La Chine a fait monter en puissance sa machine diplomatique pour se positionner comme chef de file de la réponse internationale à d’éventuelles épidémies généralisées de Covid-19 sur le continent africain.

L’impact économique catastrophique du virus pourrait bien semer les germes de troubles à venir. Les risques sont là, que les pays en question aient connu ou non des flambées massives de la maladie.

Une récession mondiale d’une ampleur encore sans précédent se profile à l’horizon ; les restrictions de transport liées à la pandémie perturberont le commerce et l’approvisionnement alimentaire, d’innombrables entreprises seront contraintes de fermer et le nombre de chômeurs risque de grimper en flèche.

Dans ce contexte, les pays africains doivent impérativement, en plus de la production des statistiques ordinaires, répondre aux attentes des acteurs économiques du contient en matière de statistiques qualitatives, statistiques de conjonctures, statistiques régionales…etc. Des statistiques pour l’Afrique et par l’Afrique qui exploitent de nouvelles sources d’informations et qui se basent sur des méthodes innovantes et avant-gardistes. Les statistiques doivent permettre aux décideurs de prendre des décisions stratégiques éclairées et factuelles loin des erreurs du passé et des alignements idéologiques. En effet, banaliser ou africaniser les approches, construire sur la durée permettra d’apporter des réponses aux questions les plus urgentes à traiter.

Quelle stratégie faut-il adopter pour bâtir un développement économique sain en se basant sur des stratégies éclairées par des statistiques souveraines ?

Il est primordial de revenir aux fondamentaux et soutenir, à travers la construction d’une batterie d’indicateurs, l’Agenda 2063 de l’union africaine qui constitue un cadre stratégique commun pour une croissance inclusive et un développement durable autour des 7 aspirations suivantes :           

Aspiration 1: une Afrique prospère basée sur la croissance inclusive et le développement durable.

Aspiration 2: un continent intégré; politiquement uni et fondé sur les idéaux du panafricanisme et la vision de la Renaissance de l’Afrique.

Aspiration 3: une Afrique de la bonne gouvernance, de la démocratie, du respect des droits de l’homme, de la justice et de la primauté du droit.

Aspiration 4: une Afrique de paix et de sécurité.

Aspiration 5: une Afrique dotée d’une forte identité culturelle, d’un patrimoine commun, de valeurs et d’une éthique partagée.

Aspiration 6: une Afrique dont le développement est dirigé par ses citoyens, tributaire du potentiel des populations africaines, en particulier, de ses femmes et de ses jeunes, et soucieuse du devenir de ses enfants.

Aspiration 7: l’Afrique forte, unie, résistante, acteur et partenaire influent dans le monde.

Mohamed BESSA, Expert au Conseil National de la Statistique de Tunisie par décision gouvernementale. Directeur du pôle Conseil et Innovation chez Business & Decision MEA, il enseigne les BI, BIGDATA, IOT auprès de plusieurs universités tunisiennes. Il est président de l’Association Tunisienne des Ingénieurs Statisticiens et membre permanent du Centre Africain de Veille et d’Intelligence Economique (CAVIE).

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