Urgence sur le marché de l’eau et de l’assainissement en Afrique

Urgence sur le marché de l’eau et de l’assainissement en Afrique

[Africa Diligence] Il faudrait entre 10 et 15 milliards USD d’investissement annuels pour approvisionner toute l’Afrique en eau potable et fournir un service d’assainissement de base. Or, selon Lansana Gagny SAKHO, directeur général de l’ONAS, le continent noir ne consacre pas plus de 0,5 % de son  PIB à ce secteur.

À l’heure où les pays africains font face à la pandémie de la Covid-19, il est crucial de remettre la question de l’eau au cœur des priorités des responsables politiques. Cela est d’autant plus pertinent qu’aucun pays n’était prêt pour une réponse sanitaire appropriée face à une attaque de de cette ampleur.

Nous l’avons découvert avec stupeur. Pour nous, Africains, nous étions convaincus, dès le début de la crise, que notre continent n’aurait pu faire face. D’ailleurs comment aurait-il pu l’être ? L’Afrique d’aujourd’hui ne peut même pas faire face aux défis les plus simples des soins de santé primaire.

A ce stade nous ne pouvons que faire quelques constats, majoritairement amers, mais en réalité ils ne surprennent pas. La pandémie nous éduque sur la fragilité de la science dite infaillible et des a priori d’invincibilité de la race humaine. Elle vient battre en brèche les affirmations arrogantes des grands de ce temps qui se retrouvent bien petits avec leurs caravanes de « meilleurs scientifiques du monde, meilleurs médecins, meilleurs virologues, meilleurs spécialistes du monde ».

Cette crise est une leçon pour toute l’humanité. Nous savions tous que notre monde ne tournait plus rond et ce depuis trop longtemps, mais nous faisions comme si rien ne se passait. Nous avons construit des idoles, des dieux qui ne nous servent plus à rien. Et soudainement, nous retrouvons la pertinence de ce que sont les valeurs et les principes que jamais, nous n’aurions dû fouler au pied.

Pas par manque de moyens, mais à cause d’une cascade de mauvaises priorités et de décisions discutables, quand les esprits sont tournés vers les seuls grands indices en macro-économie, quand l’éducation, la santé, le bien-être des populations ne sont que des annexes, quand la corruption, la mauvaise gouvernance, les mauvaises pratiques ne sont pas considérées pour ce qu’elles sont en réalité c’est-à-dire des virus haineux.

Alors que la première recommandation de l’Organisation mondiale de la santé pour se protéger du nouveau coronavirus est de se laver les mains fréquemment avec du savon, il est évident que pour lutter de façon durable contre la propagation de la Covid-19 et prévenir toutes les pandémies à venir, la disponibilité d’eau potable, à proximité immédiate des habitations pour l’ensemble de la population, est un impératif.

Or, en Afrique subsaharienne, près de 63 % des populations urbaines, principaux foyers de la maladie, ont du mal à accéder aux services élémentaires d’alimentation en eau et ne peuvent pas se laver les mains. On estime que 70 à 80 % des maladies sur le continent sont dues à la mauvaise qualité de l’eau et à l’absence d’installations d’assainissement adéquates, comme la dysenterie et le choléra, qui sont parmi les principales causes de mortalité infantile.

Le problème de l’accès à l’eau potable est d’autant plus vital que la démographie urbaine augmente très rapidement sur le continent.  En 2050, plus de 1,6 milliard d’Africains habiteront dans des villes et des bidonvilles. Dans les prochaines années, une centaine d’immenses mégapoles actuelles, comme Lagos au Nigéria qui compte 23 millions d’habitants ou Kinshasa en République démocratique du Congo et ses 12 millions d’habitants, doubleront leurs populations.

La crise sanitaire historique que nous traversons va frapper durablement l’économie mondiale mais elle portera un coup encore plus dur aux économies africaines fragiles. Plus ces dernières réagiront vite, plus elles seront résilientes. Et une riposte durable à la Covid-19 et aux pandémies qui lui succèderont ne pourra occulter l’eau et l’assainissement.

Nous continuons de découvrir tous les jours, la portée des dommages que le virus provoque. Il n’est pas possible aujourd’hui de tirer des conclusions sur ce qui constitue la première pandémie. Non seulement ce que nous disons aujourd’hui pourrait être totalement obsolète demain. Pis, rien ne nous permet de prédire quand sera la prochaine vague déjà annoncée. Cependant le continent doit travailler sur des mesures hardies dans le domaine de l’eau et de l’assainissement. Trois pistes de solutions se dégagent :

Augmenter les investissements dans l’eau et l’assainissement :

L’Afrique doit investir massivement dans les secteurs de l’eau et de l’assainissement. Il faudrait entre 10 et 15 milliards de dollars d’investissement annuels pour approvisionner toute la population en eau potable et fournir un service d’assainissement de base. Or actuellement, les pays africains ne consacrent pas plus de 0,5 % de leur PIB à ce secteur et n’y investissent qu’une petite partie de l’aide internationale.

Garantir la viabilité financière des sociétés de traitement et distribution d’eau 

Plus de la moitié des sociétés d’eau et d’assainissement ne sont pas performantes. Il faudra donc renforcer les capacités opérationnelles et la résilience des sociétés publiques ou privées, afin qu’elles puissent fournir de l’eau de bonne qualité, en quantité suffisante et à un tarif politiquement et socialement acceptable tout en étant viables financièrement.

Réutiliser les eaux usées 

Dans de nombreux pays, les eaux usées deviennent une autre manière de répondre à la demande en eau, surtout autour des zones urbaines où se développent des périmètres maraîchers indispensables pour nourrir les habitants des villes. En Israël, par exemple, 91 % des eaux usées sont traitées et 71 % servent à l’irrigation des cultures. Or, dans les pays africains, seuls 10 % des eaux usées sont traitées. En réutilisant davantage l’eau pour irriguer les terres agricoles, ces pays pourront assurer la sécurité alimentaire du continent tout en appliquant des approches d’économie circulaire.

L’Afrique ne peut pas envisager qu’à l’issue de cette crise, tout soit comme avant. Sinon, nous n’aurions rien appris. Chacun de nous, à son niveau, porte une part de responsabilité dans ce que vit le continent. Une Afrique saine, émancipée, responsable, prospère et compétitive est possible, mais il faut un changement de plusieurs de nos paradigmes.  Ne jetons surtout pas la pierre à nos seuls dirigeants. Ils ont besoin d’aide. Il faut les aider, parce que lorsqu’ils échouent, nous aussi nous échouons.

Notre épanouissement passe par l’émergence d’une masse critique de personnes capables de créer l’engagement et de mobiliser les énergies pour les grandes causes, de susciter le sens de la responsabilité et d’inspirer l’envie d’arriver à l’excellence, par le travail et la discipline.

L’Afrique ne doit plus avancer dans les sentiers où il lui est ordonné de courir. Son seul défi est d’être enfin à la hauteur de ses potentialités, en commençant à agir crânement par elle-même et pour elle. C’est là que se dessine de plus en plus clairement aujourd’hui, l’opportunité du continent.

Lansana Gagny SAKHO, titulaire d’un MBA de l’université du Québec à Montréal, d’un diplôme d’ingénieur de l’École Supérieure Polytechnique de Dakar et de plusieurs certifications en gestion des entreprises et gestion des projets. Il cumule près d’une vingtaine d’années d’expérience dans le secteur privé avec une spécialité dans le conseil, la gestion de centres de profits, l’optimisation de Business Units dans des multinationales telles que Coca-Cola Company, Colgate Palmolive ou Sc Johnson ltd. Depuis 2017, il est directeur général de l’Office National de l’Assainissement du Sénégal (ONAS) et représentant résident du Centre Africain d’Intelligence Économique (CAVIE).

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